Opinion

Oui, Donald Trump pourrait rendre sa grandeur à l’Europe

Il est fort probable que dans quatre ou huit ans, les Européens soient plus nombreux que les Américains à pouvoir dire «Merci, M. le Président!», estime le conseiller économique Joachim Fels

Sans doute faut-il être psychologue ou sociologue pour comprendre comment le 45e président des Etats-Unis fraîchement installé a réussi à se faire élire sur la base de la promesse de rendre à l’Amérique sa splendeur.

A mon sens, ce sont le terrorisme, les inégalités et la numérisation qui nourrissent xénophobie, insécurité et angoisse. Pour autant, à l’aune de la plupart des indicateurs économiques, il est troublant que la promesse de campagne de Donald Trump, «Make America Great Again» (Rendre sa grandeur à l’Amérique), ait trouvé autant d’écho auprès de l’électorat américain.

Les plus belles voitures et les plus gros steaks

Le revenu réel médian des ménages américains reste inférieur au pic de la fin des années 1990, certes, mais il a nettement progressé au cours des quatre dernières années et atteindra bientôt de nouveaux pics, plus hauts.

Les Américains continuent de vivre dans les plus grandes maisons, de conduire les plus belles voitures et de manger les plus gros steaks. Le niveau de vie aux Etats-Unis, mesuré par le PIB par habitant ajusté du pouvoir d’achat, est l’un des plus élevés du monde (à l’exception de quelques infimes cas particuliers tels que le Luxembourg, la Norvège et la Suisse) et est supérieur de 50% à celui de l’Europe et du Japon.

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La technologie, la musique et les films américains rythment les jours et les nuits des individus du monde entier. L’industrie financière américaine repose sur des bases plus solides et plus rentables, les secteurs du logement et des services sont les plus dynamiques et ses principales universités n’ont pas d’égal. Dès lors, peut-on réellement parler de «carnage»?

Les difficultés du Vieux Continent

S’il y a une grande économie mondiale qui doit retrouver sa grandeur, c’est bien l’Europe. Abstraction faite de la technologie allemande, de l’art de vivre français, de la culture pop britannique, du design italien et scandinave ou encore du football européen, c’est bien le Vieux Continent qui vit largement en deçà de ses moyens et de son potentiel économique.

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Après avoir signé une performance économique correcte entre la création de l’euro et la Grande crise financière, l’Europe a trébuché et perdu une décennie. La croissance du PIB dans l’Union européenne a globalement stagné depuis 2008 et le taux de chômage reste deux fois plus élevé qu’aux Etats-Unis. La crise de l’euro a entraîné une balkanisation du secteur bancaire et une fragmentation des marchés financiers. Les fractures politiques apparues durant la crise de l’euro se sont encore creusées avec la crise des migrants. L’évolution vers une «union toujours plus étroite» s’est arrêtée et le séparatisme ainsi qu’un nouveau nationalisme progressent. Le Brexit semble être un avant-goût de ce qui nous attend plutôt qu’un événement spécifique isolé. Comme je l’écrivais à l’automne dernier, le verre européen n’est plus à moitié plein, mais plutôt à moitié vide.

La politique de Trump peut aider l’Europe

Rien de tout cela n’est vraiment neuf, bien entendu, et chez PIMCO, nous avons adopté depuis un certain temps déjà une posture prudente à l’égard des actifs européens. Bien que nous n’anticipions pas un triomphe des partis nationalistes/populistes aux élections de cette année aux Pays-Bas, en France et en Allemagne (et potentiellement en Italie en cas d’élection anticipée), le risque d’un élargissement des fractures dans le tissu politique européen à l’horizon séculaire (3 à 5 ans) est pour nous source d’inquiétudes.

Pourtant, une hypothèse me tarabuste: aussi ironique que cela puisse paraître, la promesse de Donald Trump de privilégier l’Amérique pourrait bien aider l’Europe à retrouver sa grandeur. Sans doute s’agit-il simplement des délires d’un Européen vivant en Californie grisé par un splendide coucher de soleil sur l’océan Pacifique. Permettez-moi toutefois d’approfondir ma pensée.

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Tout d’abord, bien que la nouvelle administration américaine cherche à décourager les importations vers les Etats-Unis et à doper la production domestique, les exportateurs européens devraient tout de même être en mesure d’accroître leur part de marché aux Etats-Unis pendant un certain temps.

Le dollar devrait grimper

En effet, le dollar s’est apprécié et l’euro a reculé depuis l’élection présidentielle, renforçant la compétitivité des exportateurs européens. Si la Fed procède bien à trois relèvements de taux, comme envisagé par les prévisions médianes du FOMC que Janet Yellen a d’ailleurs confirmées lors de son discours à San Francisco la semaine dernière (alors que les marchés n’en intégraient que deux jusque-là), et si la Banque centrale européenne continue d’augmenter son bilan et de taxer les réserves excédentaires des banques (à raison de –0,4% selon nos provisions), le dollar pourrait même se raffermir davantage.

Qui plus est, la plus grande confiance des ménages et des entreprises, ainsi que la hausse des cours des actions pourraient stimuler la demande américaine en produits nationaux et étrangers. Le basculement d’une demande axée sur des marchandises produites à l’étranger vers une demande intérieure par le biais de droits à l’importation et d’autres mesures protectionnistes finira par arriver.

A court terme, cependant, la qualité et les capacités ne sont tout simplement pas suffisamment présentes au sein de l’industrie manufacturière américaine pour y répondre. La majorité des chapeaux «Make America Great Again» portés par les partisans de Donald Trump lors de son investiture ont été fabriqués en Chine ou au Vietnam et il faudra un certain temps et une évolution importante des prix pour que les Américains les plus aisés privilégient Chevrolet, Lincoln, Chrysler et Jeep à BMW, Mercedes, Lexus et Range Rover (ceci est une observation et non un jugement).

Changement de politique d’Angela Merkel

Deuxième point, plus important encore: la perspective d’une administration américaine plus protectionniste ainsi que les pressions des mouvements populistes/nationalistes au niveau local susciteront probablement des réponses politiques en Europe en vue de favoriser la demande intérieure et la croissance potentielle.

Attendez-vous à ce que l’actuel (et sans doute aussi le prochain) gouvernement Merkel, en Allemagne, se penche de plus en plus sérieusement sur une réduction des taxes et sur une augmentation des dépenses de protection sociale et d’infrastructures. Angela Merkel est réputée pour changer rapidement d’avis quand la situation évolue (Lord Keynes aurait été fier d’elle sur ce point).

La menace externe pesant sur le modèle de croissance de l’Allemagne, alimenté par les exportations, est désormais réelle, ce qui aidera la Chancelière allemande à balayer l’opposition au sein de son propre parti pour mener une politique budgétaire plus expansionniste.

En outre, si le discours d’austérité visant la Grèce ne devrait probablement pas évoluer de manière significative en raison de considérations de politique intérieure en cette année électorale, attendez-vous à ce que l’Allemagne se montre implicitement plus clémente à l’égard des politiques budgétaires davantage orientées vers la croissance adoptées dans d’autres pays de la zone euro.

Un budget de défense commun en Europe

Enfin, une politique étrangère et de défense plus isolationniste aux Etats-Unis devrait donner lieu à une nouvelle initiative de défense commune au sein de l’Union européenne. Les propositions visant à créer un embryon de budget fédéral européen composé d’une assurance chômage commune et financé par un mix de taxes à l’échelle européenne et d’émissions conjointes d’obligations à court ou moyen terme se sont heurtées à une vive résistance de l’Allemagne et de plusieurs autres Etats membres du Nord de l’Europe.

Un budget de défense commun, financé par des émissions conjointes, pourrait en revanche avoir des chances d’aboutir, le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, ayant même émis des propositions en ce sens. L’engagement en faveur de ressources de responsabilité conjointe à l’échelle européenne (avec une solide contribution de l’Allemagne) afin de contrer les menaces externes réelles ou perçues du terrorisme, de la Russie et d’une politique américaine plus isolationniste est beaucoup plus facile à défendre que toute autre forme d’union budgétaire.

Un fort potentiel de bonnes surprises

Au vu de tous ces éléments, de l’optimisme à l’égard des Etats-Unis et du pessimisme pour l’Europe actuellement intégrés par les marchés, l’Europe me semble présenter le plus grand potentiel de bonnes surprises.

S’il est possible qu’un euro plus faible et que les avancées au niveau de la recapitalisation des banques italiennes soient profitables aux actions européennes à court terme, le risque posé par des politiques américaines protectionnistes devrait limiter le potentiel haussier des sociétés exportatrices.

Alors que la timide baisse de taux opérée par la BCE (par la suppression du taux de dépôt plancher pour les achats d’emprunts d’Etat) est favorable à la partie courte de la courbe des rendements et compte tenu de l’impact de plus en plus probable d’une politique budgétaire plus expansionniste sur l’extrémité longue de celle-ci, nous continuons à privilégier les positions tablant sur une pentification de la courbe en Europe. Qui plus est, l’inflation allemande devrait surprendre positivement dans les prochaines années. Néanmoins, dès lors que les obligations allemandes indexées sur l’inflation sont davantage liées à la zone euro qu’à l’IPCH allemand, l’immobilier allemand devrait permettre de mieux profiter de cette tendance.

Tout compte fait, Donald Trump pourrait bien parvenir à rendre de la grandeur à une Amérique qui en fait déjà preuve. Mais il est fort probable que dans quatre ou huit ans, les Européens seront plus nombreux que les Américains à pouvoir dire «Merci, M. le président!».


Joachim Fels est conseiller économique international PIMCO


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