Un œil sur la place financière

Ouvrons grande la fenêtre d’opportunité avant qu’elle ne se referme

Genève broie du noir: la fin du secret bancaire pèse sur les marges du private banking et la gestion d’actifs peine à prendre le relais. Heureusement, il existe actuellement une fenêtre d’opportunité qu’il faut absolument saisir

La Suisse risque de perdre sur les deux tableaux. En renonçant au secret bancaire et en bouleversant son modèle d’affaires en l’espace de quelques années, notre place financière a fait le pari de prouver que sa place de leader historique s’expliquait plus par l’excellence de son service et par la qualité de sa gestion que par des avantages fiscaux. Pourtant, sans liberté d’accès aux marchés étrangers, notre pays ne joue pas à armes égales avec ses concurrents. Dans l’impossibilité d’aller acquérir hors de Suisse de nouveaux clients privés et institutionnels, les banques helvétiques voient se restreindre leurs opportunités de développement, alors que l’accès à notre marché est bien plus aisé pour leurs concurrents étrangers. Il est donc vital que nos autorités obtiennent pour nos institutions le droit d’exercer une activité transfrontalière, faute de quoi nous aurons perdu les avantages de la gestion «offshore» sans pour autant bénéficier de ceux de la gestion «onshore».

Exode des cerveaux… et des impôts

Notre place financière ne joue malheureusement pas «collectif» dans cette partie décisive. De fait, les plus grandes banques, déjà bien établies dans leurs marchés cibles, ne voient pas l’intérêt de se battre pour obtenir le libre accès aux marchés. De leur côté, les banques cantonales et les caisses d’épargne se concentrent sur une clientèle de proximité et ne considèrent donc pas ce combat comme le leur, surtout lorsqu’elles n’ont pas d’activité à l’étranger dans les fonds de placement. Les plus petites banques de gestion et les gérants d’actifs sont donc bien seuls pour défendre le droit d’exporter la gestion suisse et risquent de n’avoir d’autre choix que de se délocaliser pour s’installer dans des places comme Luxembourg ou Londres ou directement dans les pays de domicile de leurs clients.

Dans ce cas, Genève ne perdra pas seulement des emplois très qualifiés, mais également une manne fiscale importante. Pour éviter ce déclin, il faut agir rapidement et de façon décidée. Hélas, il faut bien admettre que nous n’avons pas un palmarès très brillant dans ce domaine, ayant manqué plusieurs trains dans le passé. Nous avons par exemple perdu au profit du Luxembourg l’occasion de créer une industrie internationale de fonds de placement à la fin des années 1980. Plus récemment, nous n’avons pas réussi à convaincre suffisamment de hedge funds londoniens de s’installer au bout du lac.

Une initiative qui manque un peu d’initiative

Pour équilibrer l’activité de notre industrie financière, les autorités politiques et les associations faîtières cherchent à développer la gestion d’actifs. L’ASB et la SFAMA ont ainsi lancé en 2013 l’initiative Asset Management Switzerland, afin de promouvoir l’accès au marché et la capacité d’exportation de la gestion institutionnelle suisse.

En dépit de ces objectifs louables, les résultats se font toutefois un peu attendre. Malgré les nombreux efforts de la Suisse pour se mettre en conformité avec les exigences européennes, notamment avec la LSFin et la LEFin, notre pays n’a toujours pas obtenu le «passeport européen» lui permettant de distribuer facilement des fonds de placement suisses dans toute l’Union Européenne. Pour devenir un centre d’excellence dans la gestion de fortune, il faut aussi disposer d’un vivier suffisamment riche de gérants de fonds capables de générer des performances convaincantes. Et pour être compétitifs au niveau mondial, la formation interne ne suffit pas. Il faut aussi importer des talents de l’étranger, car le bassin de main-d’œuvre local n’est pas assez large pour répondre aux besoins.

Une fenêtre d’opportunité à saisir

Heureusement, il existe actuellement une fenêtre d’opportunité dont il faut profiter rapidement. En effet, jusqu’à récemment, il était difficile d’attirer à Genève un gérant de fonds ou un analyste européen. Un candidat potentiel refusait le plus souvent de s’expatrier, à moins qu’on ne lui propose d’aller à Londres, plus attrayante en sa qualité de Mecque de l’Asset Management et de capitale culturelle.

Or, on assiste depuis peu à un changement d’attitude. En effet, l’attrait de Londres faiblit actuellement à cause de la hausse du coût de la vie et de la crainte du Brexit, tandis que Paris, l’autre capitale européenne de la gestion d’actifs, pâtit de la peur des attentats et de la perte de confiance dans la capacité de la France à surmonter ses blocages institutionnels. Les stars de la finance sont désormais bien plus réceptives à l’idée de venir s’installer chez nous.

Adopter une attitude constructive

Mais pour ne pas rater cette chance, il nous faut absolument créer des conditions-cadres plus propices et offrir des solutions pratiques et réalistes dans tous les domaines. Les pouvoirs publics ont ici un rôle important à jouer: celui de créer ces conditions favorables, d’accélérer les procédures et de mettre sur pied une «task force» réunissant toutes les parties prenantes, aussi bien au niveau des institutions que des partenaires privés, tout comme on le fait lorsqu’il s’agit de convaincre de grandes entreprises de s’implanter dans notre canton. Si d’autres places ont su créer un tel environnement favorable, non seulement du point de vue fiscal, mais aussi au niveau des infrastructures de logement et d’éducation, et ont ainsi pu attirer les meilleurs talents, il n’y a pas de raisons que nous n’y parvenions pas.

A l’heure où la baisse de rentabilité dans la banque privée suisse menace des milliers d’emplois et crée un risque important pour les finances publiques, le moment est venu de présenter un front uni. Dans un monde de concurrence, il faut faire preuve de réalisme et veiller à notre compétitivité. On l’a vu récemment avec l’adoption massive de la révision de la fiscalité des entreprises dans le canton de Vaud: lorsque les partis passent par-dessus les clivages traditionnels gauche-droite, on trouve des compromis qui sont autant de solutions gagnant-gagnant.

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