Innovation

Le paiement mobile le plus populaire au monde

Le Kenya est le berceau du porte-monnaie virtuel logé dans une carte SIM. Non de code de l’outil qui a vu sa popularité décoller immédiatement après son lancement: M-Pesa. Son succès s’est depuis répandu au monde entier

Décembre 2015: la matinée est pluvieuse dans les faubourgs de Nairobi. Lena Kitony, 35 ans, avance sous son parapluie rose jusqu’au bazar du coin. Elle n’a pas d’argent liquide sur elle, mais entend acheter deux papayes et du blanc de poulet au marchand qui l’accueille dans son modeste établissement. Qu’à cela ne tienne, les deux protagonistes sortent simultanément un vieux Nokia 3310 et un Samsung d’à peu près la même époque, dont ils tapotent l’écran. Les fruits et la viande disparaissent aussitôt dans le sac à dos de Lena. Le paiement de 180 shillings kényans (un peu moins de deux francs) a été validé, en quelques millisecondes, par texto sécurisé. Normal.

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Cette scène de la vie quotidienne porte même un nom au Kenya: «m-pesaiser» (dérivé de M-Pesa, comme «uberiser» pour Uber) ses courses. Changement de décor. En plein cœur du quartier des affaires de la capitale, Bill Callis, expatrié de 50 ans, glisse 500 shillings sur le comptoir du kiosque de son hôtel. L’employé du jour dépose le billet dans une urne, avant de caresser les touches de smartphone. L’argent vient d’être numérisé, «pour rembourser une dette à un cousin», précise tout sourire le salarié de l’établissement. Voilà une illustration supplémentaire du caractère commun que revêt M-Pesa au Kenya.

Un outil de première nécessité

«Notre système de paiement virtuel n’est plus un produit. C’est devenu un réflexe incontournable», résume Brian Wamatu, responsable du développement chez Safaricom, opérateur téléphonique local détenu à 40% par le Britannique Vodafone. Depuis des années déjà, sortir son téléphone portable pour toute transaction commerciale est un acte on ne peut plus banal dans ce pays. Alors qu’en Suisse, pays environ douze fois plus riche, ce genre d’opération est encore balbutiante (Credit Suisse, PostFinance, Raiffeisen, UBS, ZKB, SIX Group, les détaillants Coop et Migros ainsi que Swisscom ont annoncé vendredi la fusion de Paymint et de Twint pour l’automne prochain).

«Ici, les gens vont rarement à la banque. Retirer de l’argent à un distributeur est presque devenu une excentricité», témoigne Bill Callis. Système d’épargne, remboursement de crédit, dépenses médicales, frais d’écolage, paiement d’impôts, versement de salaires, transferts internationaux, suivi de fonds humanitaires, services de trésorerie aux PME, programmes étatiques de subventions agricoles: le dispositif M-Pesa est aujourd’hui assorti d’une quarantaine de services associés.

Le modèle de portefeuille virtuel imaginé par Vodafone et commercialisé par Safaricom – ou Vodacom, dans d’autres pays d’Afrique – a totalement chamboulé l’économie du Kenya. Le dispositif enregistre 10 millions de transactions par jour, pour une valeur avoisinant à présent les 60% du PIB de cet Etat d’Afrique orientale. M-Pesa a catapulté la population du pays de l’ère rurale à celle du numérique. Il s’est depuis répandu un peu partout dans le monde, de l’Inde à l’Europe de l’Est, la Roumanie ayant fait il y a deux ans office de marché test.

75% de croissance par an

Tout a commencé le 6 mars 2007. Avec un succès immédiat. Trois semaines après son lancement, M-Pesa recensait plus de 20 000 comptes actifs. Six mois plus tard, le nombre de convertis tutoyait les six chiffres, pour dépasser depuis fin mars dernier les 25,3 millions d’usagers mensuels réguliers à travers la planète, grâce notamment au lancement réussi du produit en Albanie et au Ghana. M-Pesa a réalisé l’an passé 310 millions de francs de recettes, un résultat en hausse de 300% depuis 2011.

Pourquoi est-il de nos jours plus facile de régler ses notes courantes via SMS dans une bourgade africaine que dans des cités comme Paris, Shanghai, New York ou Sao Paulo? Le fait qu’en moyenne 70% de la population du dernier continent à bas coûts de la planète possède un mobile y est pour beaucoup. L’appui de l’État kenyan aussi. «En tant que pionniers, nous avons co-développé la réglementation en matière de finance dématérialisée, relève Brian Wamatu. Les autorités ont fait preuve d’une grande ouverture d’esprit.»

Conséquence: le porte-monnaie virtuel «Made in Kenya» est considéré, de par son volume de clientèle et d’opérations générées, comme la formule la plus performante au monde. Sinon la plus aboutie. «Nous détenons pour l’heure le leadership, se félicite l’ennemi juré des transactions en espèces. M-Pesa est à ce jour une référence planétaire pour tous les systèmes concurrents.»

Le réseau, pierre angulaire de la réussite

La simplicité de l’outil et des coûts de transaction oscillant autour des 0,5% ont également joué un rôle déterminant dans la généralisation du porte-monnaie virtuel au Kenya. Même si l’on ne peut pas s’offrir n’importe quoi avec M-Pesa. «Son usage vise essentiellement de faibles montants, ne dépassant généralement pas quelques dollars, prévient Brian Wamatu. Vous ne pourrez par exemple jamais acquérir une maison neuve. En revanche, vous pouvez payer votre facture d’eau, régler vos achats de base ou encore contracter un leasing de consoles photovoltaïques pour amener l’électricité dans votre village.»

Safaricom n’est pas une banque, mais un intermédiaire financier. «Le régulateur fixe pour chaque utilisateur un maximum de 1400 dollars d’ordres par jour, signale Brian Wamatu. C’est pour réduire le risque de blanchiment d’argent.» Paramètre décisif: le Kenya recense environ 4000 bornes automatiques à billets. M-Pesa, de son côté, fédère 85 000 officines revendeuses de crédits téléphoniques. «L’étendue de nos canaux de distribution est la principale clé du succès. Nous disposons de 36 000 relais [ndlr: supermarchés, restaurants, etc.], ce qui confère à M-Pesa le plus important réseau marchand du continent.»

Une adaptation continue

Derniers développements en date: la personnalisation accrue des flux. «Le mécanisme permet à présent de confirmer le nom du destinataire, afin d’éviter les erreurs d’aiguillage», signale le spécialiste de l’innovation chez Safaricom. Les serveurs de M-Pesa étaient basés par le passé en Allemagne. Ils ont depuis été rapatriés localement, pour des raisons de qualités de maintenance et de besoins accrus en matière de robustesse des systèmes, face à une demande en forte croissance. «Ce fut la plus importante migration de l’histoire informatique africaine», souligne notre interlocuteur, qui vise à convertir de plus en plus d’entreprises à son offre.

Existe-t-il des projets d’expansion en Europe occidentale? «Vodafone nous a sollicités techniquement dans cette optique», glisse Brian Wamatu. La popularité de M-Pesa est déjà en plein essor dans la partie orientale du Vieux Continent. Mais la croissance de la marque s’observe surtout en Asie, au Moyen-Orient et sur le territoire africain. Ceci, quand bien même Vodacom a décidé de jeter l’éponge au 30 juin prochain en Afrique du Sud – sur un million d’abonnés, moins de 10% se sont révélés actifs –, marché où M-Pesa avait une première fois échoué en 2010, avant d’être réintroduit quatre ans plus tard.

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