Dans «Le Seigneur des Anneaux» de J. R. R. Tolkien, un palantir est une pierre de vision qui permet d’observer des lieux à distance. Nommer sa start-up en référence à cet objet donne donc immédiatement le ton. Basée à Palo Alto, en Californie, Palantir Technologies est une entreprise spécialisée dans l’analyse d’immenses quantités de données. Ses outils sont plébiscités au plus haut du système de défense et de renseignements de l’Etat américain. La CIA, la NSA, le FBI ou encore les ministères de la défense, de la justice et de la sécurité intérieure font ainsi partie de ses clients.

Discrète, la société reste peu connue du grand public. Mais elle constitue l’une des plus belles réussites récentes du secteur des nouvelles technologies. La semaine dernière, elle a conclu un nouveau tour de table, d’un montant de 880 millions de dollars. Depuis sa création, il y a onze ans, elle a récolté près de 2 milliards de dollars auprès d’investisseurs. Et la voila désormais valorisée à 20 milliards de dollars. Aux Etats-Unis, seuls deux groupes non cotés font mieux: Uber et Airbnb.

Palantir a été lancée en 2004 à l’initiative de Peter Thiel, l’un des co-fondateurs de PayPal, le système de paiements en ligne. Trois ans après les attentats du 11-Septembre, il souhaite alors tirer profit de la puissance des algorithmes informatiques et de l’émergence du big data pour déjouer de futures attaques terroristes. L’entrepreneur trouve rapidement un allié de poids: la CIA. Le projet séduit l’agence de renseignements. Elle injecte deux millions de dollars dans la start-up.

Localisation d’Oussama ben Laden

Pendant plusieurs années, la société développe sa plate-forme technologique. Celle-ci collecte d’innombrables quantités de données: des numéros de téléphones, des relevés de banques, des casiers judiciaires… Le logiciel les analyse puis établit des liens pertinents entre elles. Ce travail facilite la tâche des analystes de la CIA et des autres agences gouvernementales. En 2011, la technologie aurait été utilisée pour localiser Oussama Ben Laden. Une rumeur persistante que Palantir n’a jamais confirmée. Deux ans plus tard, la société est associée aux révélations sur les pratiques d’espionnage massif de la NSA. Elle nie alors toute implication.

Après le secteur public, Palantir courtise aujourd’hui le secteur privé. Celui-ci représente environ 60% de son activité. La plate-forme est notamment utilisée par les grandes banques américaines. Pendant la crise financière, JPMorgan l’a mise à profit pour revendre au mieux les milliers de maisons saisies. Elle s’en sert désormais pour détecter les fraudes et lutter contre les cyberattaques. Autres utilisateurs: des compagnies d’assurances, des groupes pétroliers ou encore de grands distributeurs. «Les données sont devenues la monnaie la plus courante mais aussi la plus intéressante», expliquait le mois dernier Ryan Beiermeister, responsable du développement, au cours d’une conférence organisée à San Francisco.

Selon l’agence Bloomberg, Palantir aurait signé pour un milliard de dollars de contrats en 2014. La société, qui compte environ 2000 employés et qui n’est toujours pas rentable, s’impose cependant des limites. Ses dirigeants assurent ne pas vouloir mettre leurs outils dans n’importe quelles mains. Ils affirment, par exemple, avoir refusé de travailler avec le gouvernement chinois et avec l’industrie du tabac. A l’inverse, ils expliquent que leur technologie est gratuite pour les organisations caritatives.

Mise en place de garde-fous

Palantir assure également que le respect de la vie privée fait partie de ses valeurs. Mais la culture du secret qu’elle a savamment entretenue depuis ses débuts alimente les spéculations. L’entreprise reste par exemple muette sur la portée réelle de ses capacités d’analyse. Ses responsables jurent avoir mis en place des garde-fous pour limiter la diffusion des nombreuses données personnelles qu’elle collecte. Avant de reconnaître que ces derniers ne sont pas obligatoires: c’est aux clients de décider s’ils souhaitent les utiliser…