«Panama papers»

«Le Panama n'est plus un paradis fiscal»

Pour le recteur de la faculté d'économie de l'Université du Panama, Rolando Gordón, les affaires de Mossack Fonseca, «un cabinet comme il en existe tant d'autres», sont parfaitement légales

Les données soutirées au cabinet d’avocats Mossack Fonseca, et rendues publiques par le consortium de journalistes ICIJ, ont mis la place financière panaméenne sous le feu des projecteurs. Pour le recteur de la faculté d’économie de l’Université du Panama, Rolando Gordón Canto, ces révélations ne reflètent pas les réformes entreprises pour réguler l’industrie offshore. Le spécialiste de l’économie du développement déplore toutefois le manque de moyens de la justice, dépassée par la complexification des montages financiers.

Le Temps: Que vous inspirent les révélations liées aux «Panama Papers»?

Rolando Gordón Canto: Je ne suis pas surpris. Mossack Fonseca est un cabinet d’avocats comme il y en a tant d’autres. Au Panama, ils sont une centaine dans l’industrie des sociétés offshore. Il s’agit d’une activité parfaitement légale.

– Le Panama n’est donc pas un paradis fiscal?

– Il l’a été. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Des réformes de la place financière ont été édictées sous la pression de l’OCDE, du GAFI – l’organisme intergouvernemental de lutte contre le blanchiment d’argent – ou des États-Unis. Les montages et transactions financières révélées par les «Panama Papers» sont parfois vieux de dix ans. Aujourd’hui, la loi oblige les avocats à connaître leurs clients et la nature de leurs activités.

– On retrouve tout de même un proche de Vladimir Poutine et le cousin de Bachar al-Assad parmi les clients. Deux hommes politiques frappés de sanctions internationales…

– Les lois sont là. Il faut maintenant que le Panama puisse les appliquer. Toute cette affaire va beaucoup détériorer l’image du Panama. Cela va compliquer la transformation de sa place financière.

– Le Panama a été retiré par l’OCDE de la liste de des pays prêts à adopter l’échange automatique d’informations. Pourquoi ce manque de volonté du pays centraméricain?

– L’échange automatique d’informations doit être adopté par tout le monde. Or, nous constatons que les États-Unis, qui ont mis énormément de pression sur le Panama, n’ont pas l’intention de se plier aux nouvelles règles. Beaucoup de juridictions dans ce pays sont le théâtre des mêmes transactions offshore. Les Américains attendent tout simplement de récupérer les clients qui fuient les autres places financières.

– Il est surprenant de voir que le cofondateur de Mossack Fonseca est l’un des plus proches conseillers du président panaméen et également son chef de parti…

– Oui, mais il a démissionné depuis. Vu d’Europe, je comprends que cela soit surprenant. En Islande, l’opinion publique a eu raison du Premier ministre. Ici, personne n’est descendu manifester dans la rue. Personne ne s’étonne du mélange de genres entre les secteurs public et privé. L’institutionnalisation est encore très faible dans le pays – qui reste un Etat en voie de développement. C’est le grand défi. Les cas de conflits d’intérêts sont courants. La famille Motta (ndlr. la plus riche d’Amérique centrale, selon Forbes), qui possède la compagnie d’aviation Copa Airlines, a financé la campagne politique du gouvernement actuel. Elle a une influence incroyable sur le pays!

– La justice panaméenne a-t-elle les moyens de mener des investigations sur de complexes transactions financières?

– La procureure générale, Kenia Porcell, se plaint régulièrement du manque de ressources. Il manque du personnel pour éplucher les épais volumes d’accusation que doivent instruire les procureurs. Le budget du système pénal est trop faible. C’est une réalité. Mais, en deux ans, l’ancien président Ricardo Martinelli a été poursuivi pour corruption (ndlr. il a fui à Miami et ne s’est pas présenté à son jugement en décembre dernier), des enquêtes ont été ouvertes contre des ministres. Il y a une vraie volonté de combattre la criminalité en col blanc.

– L’économie panaméenne pourrait-elle survivre à la fin du secteur offshore?

– Le Panama tire 43% de ses revenus de l’exploitation du canal. Le secteur offshore n’est pas fondamental pour l’économie: il fabrique massivement des entreprises, n’existant que sur papier, qui sont ensuite revendues à des étrangers fortunés. Les cabinets d’avocats qui s’en occupent ne paient presque pas d’impôts ici. Certaines personnes perdraient leur emploi mais cela ne représenterait pas des dizaines de milliers de postes.


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