«Cette fuite est un Panama Papers sous stéroïdes». C’est ainsi que l’International Consortium of Investigative Journalists (ICIJ) a annoncé son nouveau dossier sur les paradis fiscaux publié dimanche soir, cinq ans après les Panama Papers et quatre ans après les Paradise Papers. Nommée «Pandora Papers», car ceux-ci se sont révélés une boîte de Pandore, sans fond et sans fin, cette enquête collective a rassemblé plus de 600 journalistes de 151 médias dans 117 pays pendant deux ans. Elle repose sur plus de 11,9 millions de documents provenant de 14 cabinets spécialisés dans la création de sociétés offshore transmis au consortium par une source anonyme.

L’enquête publiée par l’ICIJ vise donc une nouvelle fois ce système de sociétés domiciliées dans un pays dont le propriétaire n’est pas résident et où elles n’exercent pas d’activité économique. Leur création n’est pas forcément illégale, mais elles sont souvent installées dans des paradis fiscaux pour dissimuler l’identité de leur propriétaire.

Selon Le Monde, qui fait partie de l’ICIJ, les Pandora Papers permettent notamment d’épingler 35 chefs d’Etat, encore en poste ou non, ainsi que 130 milliardaires. Parmi les personnalités citées, l’ancien premier ministre britannique Tony Blair et son épouse Cherie Blair; Uhuru Kenyatta, l’actuel président du Kenya; Andrej Babis, le premier ministre tchèque; Paulo Guedes, le ministre de l’Economie du Brésil, ou encore le roi Abdallah II de Jordanie. Des célébrités comme la chanteuse colombienne Shakira ou le mannequin allemand Claudia Schiffer sont aussi nommées.

Des intermédiaires installés en Suisse

Certains des dossiers évoqués par les Pandora Papers concernent la Suisse, notamment par le biais du cabinet d’avocats panaméen Alcogal, une des sociétés dont proviennent les documents communiqués à l’ICIJ. Selon la cellule enquête du groupe de presse Tamedia, ce dernier gère environ 20 000 sociétés offshore dont plus d’un tiers a des liens avec des avocats, des fiduciaires ou des conseillers installés en Suisse.

14 luxury homes worth more than $106 million.Jordan’s King Abdullah II secretly purchased these properties through front companies registered in notorious tax havens, ICIJ and @washingtonpost found in the #PandoraPapers investigation. https://t.co/HqpVVLDyti— ICIJ (@ICIJorg) October 3, 2021

14 luxury homes worth more than $106 million.

Jordan’s King Abdullah II secretly purchased these properties through front companies registered in notorious tax havens, ICIJ and @washingtonpost found in the #PandoraPapers investigation. https://t.co/HqpVVLDyti

La présence de ces intermédiaires apparaît par exemple autour du roi Abdallah II de Jordanie. Ce dernier a eu recours à un conseiller anglais installé sur la Riviera vaudoise pour l’achat de 14 propriétés luxueuses aux États-Unis et au Royaume-Uni, pour une valeur estimée à plus de 106 millions de dollars (98 millions de francs). Mais le nom du souverain n’apparaît pas directement lors de ces acquisitions, ces résidences étant la propriété de 22 sociétés écrans dont la majorité est domiciliée aux Îles Vierges britanniques. L’adresse de correspondance d’une de ces sociétés renvoie directement vers les bords du Léman, révèle la cellule enquête de Tamedia.

D’autres documents mettent en évidence les liens entre société installée à Genève et Massimo Bochicchio, un financier italien accusé d’avoir escroqué plusieurs personnalités via un fonds enregistré lui aussi aux Îles Vierges britanniques. La société en question aurait fourni à ce fonds des services financiers pendant dix ans et détenu une procuration pour l’un de ses comptes bancaires via une société offshore.

Plus généralement, l’ICIJ pointe du doigt l’activité de conseil en gestion de fortune en Suisse et son rôle d’intermédiaire, soulignant l’échec de l’adoption d’une législation encadrant ce secteur après les Panama Papers. Les documents rassemblés par le consortium renvoient vers plus de 90 acteurs suisses dans ce domaine, «dont le rôle dans le système offshore est souvent occulté par des acteurs plus visibles, tels que les banques».

Un paradis fiscal en remplace un autre

Ce nouveau dossier de l’ICIJ montre que malgré le scandale provoqué par la publication des Panama Papers, la régulation du système de sociétés offshore reste inefficace. Certains des dirigeants ou anciens dirigeants épinglés dans les Pandora Papers se sont illustrés par des discours contre l’évasion fiscale.

C’est notamment le cas de Tony Blair qui lors d’un discours de campagne pour prendre la tête du parti travailliste en 1994 avait dénoncé la facilité avec laquelle les plus riches pouvaient se soustraire aux réglementations fiscales comme le rappelle l’ICIJ. Mais en 2017, ce dernier est devenu propriétaire avec son épouse Cherie Blair d’un immeuble londonien valant 8,8 millions de dollars où se trouve le cabinet d’avocat de cette dernière. Le couple n’a pas acheté directement le bâtiment, mais a acquis les parts d’une société installée aux Îles Vierges britanniques, économisant au passage 400 000 dollars de taxes foncières.

In 2009, Czech Prime Minister Andrej Babis bought a French estate through shell companies in tax havens, the #PandoraPapers found. https://t.co/YE07CIbhiaHere's what happened when we asked about his offshore company. pic.twitter.com/YpDIkBgtH0— ICIJ (@ICIJorg) October 3, 2021

In 2009, Czech Prime Minister Andrej Babis bought a French estate through shell companies in tax havens, the #PandoraPapers found. https://t.co/YE07CIbhia

Here's what happened when we asked about his offshore company. pic.twitter.com/YpDIkBgtH0

D’autres chefs d’Etat encore en activité se trouvent dans la même situation comme le premier ministre tchèque Andrej Babis élu en promettant d’agir contre l’évasion fiscale. Pourtant ce dernier est devenu propriétaire en 2011 d’une résidence dans la région de Cannes en injectant 22 millions de dollars dans des sociétés écrans.

L’enquête pointe aussi du doigt les Etats-Unis, qui ont fait pression sur d’autres pays, dont la Suisse, pour qu’ils adoptent des législations plus restrictives ou fassent preuve de plus de transparence. Mais dans le même temps, certains Etats américains comme le Dakota du Sud sont devenus des paradis fiscaux, accueillant des fonds transférés notamment des Caraïbes.