Pour Papa Demba Thiam, l’Afrique pourrait profiter de la crise du Covid-19 pour renégocier ses engagements avec ses créanciers, avec l’objectif de sortir de l’éternelle trappe de la dette. Ancien cadre de la Banque mondiale, pendant quatorze ans, l’économiste sénégalo-suisse demande de coupler l’aide d’urgence sanitaire liée à la pandémie à un plan de relance économique.

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Papa Demba Thiam: A ce stade, les pays africains sont confrontés à des urgences sanitaires et à la mise en place de filets de sécurité pour les plus démunis. La plupart des pays se sont imposé la quarantaine et se sont coupés du monde. Ils font tout pour stopper la contagion. Toute la machine économique est à l’arrêt et ils n’ont pas de stratégie de sortie de crise. La plupart des dirigeants s’occupent de colmater les brèches.

L’Afrique est donc dépendante de l’aide extérieure.

Dans les circonstances actuelles, l’aide représente une bouffée d’oxygène. Car il faut bien arrêter l’hémorragie. Le Fonds monétaire international (FMI) a ouvert un nouveau guichet qui prête à 25 pays dont 16 en Afrique, pour que ces derniers puissent lui rembourser les créances qui arrivent à maturité cette année. Un autre groupe de pays bénéficie d’un moratoire sur le service de la dette. Enfin, une centaine de pays frappent à la porte du FMI dans le but d’emprunter du cash pour faire face à leurs urgences budgétaires. Il s’agit bien de la dette qu’il faudra rembourser.

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Finalement, le Covid-19 n’est-il pas une bonne affaire pour le FMI qui a besoin de «clients» pour assurer sa propre survie?

La crise financière de 2008 avait sauvé le FMI, qui avait prêté des sommes colossales même à des pays européens. Le Covid-19 lui apporte de nouvelles transactions. Il serait important que le FMI se réinvente un autre rôle que celui du sapeur-pompier qui vient éteindre l’incendie. Cette institution qui a la capacité de fabriquer de l’argent, comme les banques centrales, pourrait faire davantage pour rendre les économies plus résilientes. La Banque mondiale est aussi devenue gestionnaire de crises.

Il est impensable que les pays africains consacrent un tiers de leur recette d’exportations à payer le service de la dette

Papa Demba Thiam

Existe-t-il des alternatives au FMI?

Dans le contexte actuel, il faut arrêter l’hémorragie et mettant des garrots. Sinon, le malade mourra asphyxié. Mais il faut être clair: tout ce nouvel endettement devra être remboursé. Dès lors, les pays africains devraient penser à dépenser le crédit intelligemment en couplant les dépenses d’urgence liées au Covid-19 et un plan de relance. Une partie de l’argent qui est mis à disposition doit servir de catalyseur pour mobiliser des capitaux locaux et internationaux privés dans des projets qui génèrent des revenus. L’idée est d’investir dans les chaînes de valeurs pour approvisionner des sites de production en Afrique et à l’étranger. Le continent doit se créer une base économique et la plus grande valeur ajoutée doit lui revenir. Il est impensable que les pays africains consacrent un tiers de leur recette d’exportations à payer le service de la dette. En fin de compte, le Covid-19 peut devenir une chance pour l’Afrique.

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Pourquoi les pays africains sont-ils toujours endettés?

L’endettement ne concerne pas seulement l’Afrique. En Europe, tous les Etats sont fortement endettés. Aux Etats-Unis, l’assiette fiscale s’est rétrécie au fil des années, obligeant l’Etat à emprunter. En Afrique, les gouvernements s’endettent, mais ne font pas fructifier les fonds empruntés, d’où leur incapacité à rembourser le moment venu.

De nombreux pays africains se tournent vers la Chine, tant pour les investissements de celle-ci que pour écouler leurs matières premières. N’est-ce pas une bonne solution?

L’Afrique a besoin de tous les capitaux, d’où qu’ils viennent, mais à condition qu’ils soient investis dans la croissance inclusive et partagée. Pour le moment, les Chinois ne participent pas tellement à la création de chaînes de valeurs sur place. Et près de 40% de la dette africaine sont dus à la Chine. Il faudrait renégocier l’engagement avec les Chinois à la lumière des priorités africaines. Les investissements dans les infrastructures doivent être positivement biaisés pour libérer des opportunités aux initiatives africaines. Ce n’est pas le cas pour le moment. Quand on manque de tout, on doit établir des priorités. C’est ce que le continent devrait faire avec la planification stratégique des investissements.

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