L' énorme gâteau fiscal de George Bush est sur le bureau du Congrès américain: il aiguise tous les appétits, des craintes aussi et des rancœurs. Mille six cent milliards de dollars en moins, en dix ans, pour les contribuables. Cela ressemble à un conte de fées, mais tout n'est pas si rose, ou pas du même rose pour tout le monde.

Pour le président républicain, qui montre jusqu'à présent une maîtrise imprévue du calendrier et rencontre une très faible résistance chez les démocrates, l'affaire fiscale se présente plutôt bien. Il avait promis cette coupe massive durant sa campagne, et l'état du budget fédéral lui permet de tenir parole immédiatement. Le surplus pour les dix prochaines années vient d'être réévalué à la hausse: 5600 milliards de dollars. Bush tire même parti du ralentissement spectaculaire de la croissance pour accélérer la mise en œuvre du plan fiscal, présenté désormais comme un instrument de relance, et demander au Congrès de donner aux premières mesures un effet rétroactif au 1er janvier 2001.

Que contient le paquet? Il est très républicain dans son principe (la baisse drastique des impôts est pour la droite une religion) et dans ses principales dispositions (les grosses fortunes n'auront pas à se plaindre). Il abaisse les taux de l'impôt sur le revenu, modifie les seuils de progression, augmente l'exemption par enfant, fait disparaître une inégalité qui pénalisait les ménages avec deux salaires. Il veut supprimer aussi l'impôt sur le patrimoine et les droits de succession.

Pour faire la pub de son plan, George Bush s'est entouré de familles moyennes, vantant les gains de revenus dont elles allaient bénéficier grâce à lui. Manière de contrer les critiques des démocrates. Mais les chiffres montrent que les revenus modestes ne seront pas les premiers gagnants. Une famille de deux enfants, dont le revenu est de 60 000 dollars par an, économisera 380 dollars la première année de mise en œuvre du paquet fiscal, et 1900 quand toutes ses mesures auront été appliquées. Pour une même famille, mais dont le revenu est d'un million par année, les gains seront respectivement de 11 421, puis 46 094 dollars. Sous George Bush, il vaut mieux être riche: le taux maximal de prélèvement sur les revenus les plus élevés sera abaissé de 39,6 à 33%.

Voilà pour les chiffres, et les injustices dénoncées par les démocrates, qui demandent des coupes fiscales moins massives et mieux réparties. Reste que les doutes sur l'efficacité économique du plan sont nombreux. L'optimisme des républicains repose d'abord sur la solidité des prévisions en ce qui concerne le surplus budgétaire. Or, ces évaluations ont toujours été fragiles, souvent remises en cause. Et au moment où les Etats-Unis ne savent pas si leur économie est en phase provisoire de ralentissement ou si elle est entrée en récession, ce pari sur le budget est périlleux. En outre, le paquet fiscal est désormais à la merci des parlementaires et des lobbyistes, qui travaillent déjà à augmenter la coupe de 1600 milliards, afin d'obtenir d'autres avantages en faveur des entreprises.

Danger inflationniste

Ronald Reagan avait fait cette fâcheuse expérience il y vingt ans: son paquet fiscal avait dérapé au Congrès et le budget fédéral avait basculé de manière catastrophique dans les déficits. D'autres doutes apparaissent sur l'utilisation du levier fiscal comme instrument économique en période de ralentissement. On a trop vite dit qu'Alan Greenspan, le patron de la Réserve fédérale, avait donné son feu vert au plan de George Bush. Il a effectivement acquiescé le 25 janvier, de manière très politique cinq jours après l'entrée en fonction du nouveau président, mais il a aussi insisté sur ses traditionnelles réserves. Il est convaincu qu'une intervention sur le loyer de l'argent est un outil plus efficace quand il s'agit d'obtenir un effet rapide.

La manipulation fiscale, dont la mise en œuvre est lente et peut être biaisée, risque d'avoir des conséquences contraires à celles qu'on recherchait. Si par exemple l'économie reprend sa progression dans le courant de l'année, l'addition d'une nouvelle baisse de taux, annoncée par la Fed, et d'une coupe fiscale massive peut avoir pour effet, en gonflant la masse monétaire, de relancer dangereusement l'inflation. Peu d'Américains apprécieraient alors qu'on leur reprenne d'une main ce qu'on leur avait tant promis de l'autre.