Viendront, viendront pas? Alors que le Royaume-Uni organise ce jeudi un sommet international anti-corruption et veut apparaître comme un leader mondial de la lutte contre l’évasion fiscale, il risque d’y avoir d’importants absents autour de la table: les paradis fiscaux du giron britannique eux-mêmes. Les quatorze territoires d’outre-Mer (îles Caïmans, îles Vierges Britanniques, Bermudes…) et les trois dépendances de la Couronne (Jersey, Guernesey et l’île de Man) n’ont aucune envie de venir se faire taper sur les doigts en public.

«Nous sommes en discussion avec (ces territoires) et nous nous attendons à ce qu’un certain nombre d’entre eux se joigne au sommet», explique Downing Street, restant vague.

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L’affaire résume bien l’ambivalence de Londres. Depuis quelques années, le Royaume-Uni a fait de la lutte contre l’évasion fiscale une priorité affichée. Au sein de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), il joue un rôle actif pour la mise en place de normes fiscales communes. Mais parallèlement, ses territoires d’outre-Mer continuent à bien se porter. D’après une lettre collective de 300 économistes publiée lundi, coordonnée par l’association Oxfam, le Royaume-Uni a une «autorité souveraine» sur le tiers des paradis fiscaux de la planète.

Montrer sa détermination

Le sommet sur la corruption, qui débute mercredi avec une conférence de la société civile, avant de réunir les représentants d’une trentaine de pays jeudi, était prévu depuis plus d’un an. Initialement, il ne devait pas parler de fiscalité. Les Panama Papers, qui ont forcé David Cameron à reconnaître qu’il avait de l’argent jusqu’en 2010 aux Bahamas, ont changé la donne. Le premier ministre britannique veut faire de cette rencontre la preuve de sa détermination dans la lutte contre l’évasion fiscale.

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«Pour que le Royaume-Uni soit crédible, il doit d’abord balayer devant sa porte», estime Maggie Murphy, de l’association Transparency International. Depuis quelques années, le Royaume-Uni a mis fin à sa complicité muette. En juin 2013, lors d’un G8 organisé à Londres, le premier ministre britannique avait convoqué les territoires d’outre-Mer pour leur demander la création d’un registre financier des «bénéficiaires ultimes» des entreprises et des trusts enregistrés dans ces juridictions. L’objectif est de rendre impossible de se cacher derrière des prête-noms.

Territoires d’outre-mer réticents

L’idée est restée lettre morte. Le Royaume-Uni a mis en place son propre registre, qui sera effectif en juin, mais les paradis fiscaux ont refusé de faire de même. Avec les Panama Papers, David Cameron vient de remettre le dossier sur la table. Sous pression, certains territoires britanniques d’outre-Mer s’y sont très partiellement engagés: d’accord pour ce cadastre, mais à condition que celui-ci n’inclût que les entreprises, pas les trusts. D’autres exigent que le cadastre ne soit pas public, et seulement consultable par les autorités fiscales britanniques (et pas par le reste du monde).

Le bras de fer apparent entre le Royaume-Uni et ses territoires d’outre-Mer agace beaucoup de militants. Officiellement, Londres fait savoir qu’il ne peut pas imposer ses désirs à des territoires indépendants. Il existe pourtant des précédents d’une intervention du gouvernement britannique. En 1991, celui-ci a forcé l’abolition de la peine de mort, et en 2000, il a obligé des îles des Caraïbes à décriminaliser l’homosexualité. «S’il veut faire la même chose pour les cadastres, il le peut», estime John Christensen, de l’association Tax Justice Network.

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Le Panama lâche du lest

Un mois après les révélations de l’enquête sur les Panama Papers, le Panama aurait finalement accepté de passer à l’échange automatique d’informations à partir de 2018. Il en aurait informé l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) à Paris par lettre officielle lundi soir, a rapporté mardi Le Monde.

«Cet engagement, qui mettra fin de facto au secret bancaire, constitue un franc revirement», souligne le quotidien. Jusqu’ici en effet, le Panama avait refusé de rallier le mouvement vers plus de transparence engagé par la communauté internationale. Il risquait ainsi de se retrouver sur la liste noire des paradis fiscaux non coopératifs à laquelle réfléchissent désormais les pays membres du G20 et l’Union européenne. Une liste qu’ils aimeraient pouvoir mettre en œuvre dès le mois de juillet de cette année.

(Le Temps)