L'objectif est clair, net et précis: d'ici à 2006, la proportion de professeures doit grimper à 14% dans les universités suisses. Elle était de 7% en 1998, au début du programme fédéral destiné à encourager les carrières féminines. Depuis, la part des femmes est passée à 8,9% en 2002 et à 11% en 2003. Mais, s'inquiète Guite Theurillat, la déléguée à l'égalité de l'Université de Lausanne, comme d'autres responsables de la relève, «si la progression dans le rythme des nominations de femmes n'est pas plus importante, l'objectif fixé par le programme d'égalité ne sera pas atteint».

Que se passe-t-il? Pourquoi les femmes postulent-elles peu aux postes de prof? Quels sont les freins et les obstacles à leur promotion? Comment donner un coup de pouce supplémentaire aux carrières féminines? Ces questions étaient au cœur d'une journée de conférences et de débat intitulée «Le monde du savoir est-il un univers sexué?», qui s'est déroulée à l'Université de Genève le 12 novembre dernier. Cette manifestation a également marqué le lancement d'un nouveau programme de formation continue proposé par les Bureaux de l'égalité des universités de Suisse latine. Son titre annonce son programme: il est baptisé REGARD pour Réaliser l'égalité, Encadrer des doctorantes et doctorants, Gérer des ressources humaines, Acquérir des connaissances, Réunir et créer des réseaux et enfin, Développer des compétences.

Actuellement, différents instruments ont été mis sur pied pour promouvoir les femmes. Le programme fédéral repose ainsi sur trois piliers: un système d'incitation (financière) à la nomination de professeures, un soutien aux actions de mentoring qui aident les candidates désireuses de faire carrière, un module permettant d'améliorer les structures de garde pour les enfants. Pour soutenir davantage la relève féminine, certaines hautes écoles, comme celle de Genève, ont introduit «une règle de préférence» selon laquelle «à qualifications équivalentes, la préférence est donnée à la personne qui appartient au sexe sous-représenté», a rappelé Charles Beer, le responsable de l'Instruction publique genevoise, en ouverture du colloque.

Fuite des cerveaux féminins

Pourtant ces mesures ne suffisent pas, en Suisse comme d'ailleurs dans l'Union européenne, à enrayer ce curieux phénomène de fuite des cerveaux féminins au fur et à mesure que l'on monte dans la hiérarchie universitaire. Les chiffres de la déperdition sont particulièrement frappants. A l'Université de Lausanne, par exemple, il y a aujourd'hui plus d'étudiantes (52%) que d'étudiants, ensuite, il ne reste que 35% de doctorantes/assistantes, 28% de femmes dans le corps intermédiaire supérieur et 10% de professeures, selon les chiffres cités dans le Guide Objectif: professeure, qui vient de paraître.

A l'Université de Genève, le taux de femmes obtenant un doctorat était pratiquement égal à celui des hommes en 2002, mais c'est ensuite au niveau des chargées de cours (23,8% en 2002) et des professeures (13,5%) que la situation se détériore. «Il y a donc une très forte nécessité d'agir sur ce passage clé se situant entre la fin du doctorat et le début de la carrière académique», lance Charles Beer.

Une enquête présentée par Yves Flückiger, professeur d'économie politique et directeur de l'Observatoire universitaire de l'emploi, sur les transitions entre les statuts d'assistant(e) et de maître-assistant(e) le confirme: «On constate que la probabilité de passage d'un statut à l'autre est significativement plus faible pour les femmes et que la probabilité de sortie du statut d'assistant(e) est également plus élevée pour les femmes. Les assistantes mariées ont encore une probabilité de sortie plus élevée, alors que le mariage a une influence positive pour les hommes quant à leurs chances de monter dans la hiérarchie», explique-t-il. Une autre étude sur «La situation du corps intermédiaire dans les hautes écoles suisses» le montre, «la conjugalité et la famille sont un obstacle à la carrière féminine et un tremplin à la carrière masculine», confirme Patricia Roux, professeure à l'Université de Lausanne et coauteure du rapport.

Autre élément pénalisant pour les femmes, explique Yves Flückiger, le temps partiel. Les femmes actives, en Suisse, ont en effet tendance à réduire leur temps de travail entre 28 et 40 ans – en gros la période où elles ont des enfants en bas âge. Or, «ce retrait partiel du marché du travail pénalise le parcours des femmes globalement et celui des universitaires en particulier, car c'est précisément l'âge où les carrières académiques se construisent», observe le professeur. C'est la période durant laquelle les jeunes chercheurs et chercheuses «doivent faire leur doctorat, parachever leur formation par un ou deux séjours post-doctoraux à l'étranger et décrocher un poste dans une université, tout en veillant à maintenir un niveau de productivité scientifique élevé de façon à bâtir leur réputation et se faire connaître dans le monde scientifique», résume le guide Objectif: Professeure. Or, si les femmes ont moins publié, qu'elles sont peu ou pas parties à l'étranger, ou pire qu'elles n'ont pas fini leur doctorat, les portes se ferment devant elles.

«Je critique cette vision de la «carrière» qui n'intègre pas les conditions de vie des femmes, alors qu'elle se veut universaliste, lance Patricia Roux. Car mon hypothèse est la suivante: si l'on peine à augmenter le nombre de femmes professeures, c'est que l'on attend d'elles qu'elles s'alignent sur le modèle de carrière masculin et je crois que nombre d'entre elles ne veulent pas y adhérer, car cela ne correspond pas à l'articulation qu'elles souhaitent donner à leurs projets personnel, familial et professionnel.» Les ingrédients de la carrière telle qu'elle est conçue: il faut notamment «publier de manière soutenue, limiter son engagement auprès des étudiants, se mettre en avant dans les recherches scientifiques, être individualiste, compétitif, et investir tout son temps dans sa carrière», résume Patricia Roux. «Or les carrières des femmes sont souvent peu linéaires, nombre d'entre elles refusent de laisser tomber les étudiants pour publier davantage, elles mettent davantage en avant les activités d'encadrement des étudiants et d'enseignement qui sont très peu valorisées dans les processus de promotion.»

Pour améliorer la situation, en plus des mesures existantes comme le mentoring, quelques pistes ont été lancées. «Il faut permettre de mieux concilier famille et profession», martèle Yves Flückiger. L'une des mesures possibles serait de permettre systématiquement aux femmes qui ont des enfants pendant leur mandat d'assistante ou de maître-assistante de prolonger leur contrat de travail d'autant de temps que dure le congé maternité pour leur donner davantage de chances de terminer leur thèse. «L'objectif devrait aussi être de faire en sorte qu'à chaque poste mis au concours, on se rapproche d'une parité dans les dossiers soumis», estime-t-il. Il s'agirait aussi, pour Patricia Roux, de modifier les critères mis en avant dans les procédures de nomination, en donnant par exemple davantage de poids aux qualités pédagogiques et aux capacités d'enseignement.