Le Jura fête ses 40 ans dans la Confédération. La Question jurassienne n’est pourtant pas encore résolue, comme le montre le sort incertain de Moutier. Cette semaine, «Le Temps» se replonge dans l’histoire tumultueuse du «vingt-sixième canton».

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A l’heure du plébiscite du 23 juin 1974, les espoirs de développement économique se concentrent sur la construction d’une autoroute, la Transjurane. L’infrastructure est aujourd’hui perçue comme une nécessité au service d’autres efforts de promotion et d’innovation. «La réalité est différente de l’image d’un canton rural, mais pour le comprendre, les mentalités doivent changer», lance Lionel Socchi, responsable de la promotion économique du Jura, à Delémont. Seules des visites sur place ouvrent les yeux sur les efforts d’innovation, le développement industriel et le caractère international des entreprises, ajoute-t-il.

Un petit déplacement à Vendlincourt par exemple, au cœur de l’Ajoie. «Nos exportations ont crû de 35% l’an dernier et de 30% l’année précédente pour représenter 12% des ventes», indique Arnaud Maître, directeur de Louis Bélet SA. L’entreprise, qui conçoit des outils de coupe de haute précision, emploie 143 collaborateurs et a plus que doublé sa taille en dix ans pour atteindre 24 millions de francs de chiffre d’affaires. «Le marché reste porteur. Il n’y a pas de signes négatifs à l’horizon», selon la direction.

Une histoire de femmes

L’Ajoulot se défend d’être un sous-traitant, une situation qui empêche de concrétiser les efforts de diversification: «Nous ne le sommes pas puisque nous fabriquons des produits finis. Aujourd’hui, toutes les grandes marques suisses sont clientes», note le directeur, biologiste de formation.

L’histoire de cette PME traduit aussi le développement du Jura. Elle a toutefois la particularité d’avoir été marquée par plusieurs femmes, depuis ses origines en 1948. Madeleine, la future femme du fondateur, a en effet éconduit Louis Bélet, horloger paysan, 40 ans et maire du village, parce qu’elle ne voulait pas épouser un paysan. C’est seulement après que ce dernier eut accompli une formation de mécanicien à La Chaux-de-Fonds que Madeleine lui dit oui. Ils se marièrent, eurent quatre enfants et fabriquèrent des outils destinés aux horlogers, se rappelle Arnaud Maître, petit-fils du fondateur. Fin 2008, une autre femme, Roxane Piquerez, et Arnaud Maître reprirent l’entreprise. Depuis vingt ans, l’entreprise se diversifie, d’abord dans la medtech (10% des ventes), à qui elle livre des outils destinés à usiner des plaques, des vis et des prothèses médicales.

D’autres pistes sont en cours depuis quatre ans, en direction de l’étranger dans les machines, l’automobile, l’aéronautique et l’électronique (charnières pour laptops). «En Asie, nous sommes à l’affût avec un produit innovant, des fraises mères extrêmement petites et chères, utilisées pour fabriquer des roues d’engrenage pour les montres», déclare Arnaud Maître. La prochaine étape consistera, selon la direction, à développer les marchés étrangers, en particulier la France, l’Allemagne, l’Italie et les Etats-Unis, où l’entreprise jurassienne aimerait ouvrir une filiale pour se passer des intermédiaires.

Le savoir-faire vient de la microtechnique, une branche dans laquelle l’Arc jurassien excelle. Les fraises mères sont conçues comme un produit d’appel à fort potentiel. Le canton cherche à s’ouvrir à de nouvelles branches. «La diversification industrielle doit être motivée par des projets avec un ancrage régional», insiste Lionel Socchi. L’entreprise de bracelets électroniques Geosatis, au Noirmont, a par exemple trouvé des compétences locales liées à la microtechnique pour développer son projet en Afrique du Sud et aux Etats-Unis.

Virage vers Bâle

La promotion économique se tourne aussi vers les coopérations extérieures. Après les résultats peu concluants des efforts de promotion, dans les années 1990, avec les partenaires romands (DEWS), pour sa promotion à l’étranger, le Jura s’est tourné vers la cité rhénane et l’entité BaselArea. Les premiers pas en direction de Bâle ont été entrepris par Jean-François Roth, membre du gouvernement de 1995 à 2006. Ce dernier faisait alors le constat que le développement économique était lié aux métropoles. Le Jura, qui appartient toujours à l’évêché de Bâle, a de tout temps été proche de ce canton-ville. Le rapprochement a été nourri par les rencontres politiques et économiques. Dimanche à la Fête des Vignerons, le Jura défilera d’ailleurs avec Bâle. «Les liens avec la cité rhénane ne sont pas seulement culturels mais aussi économiques», indique Lionel Socchi.

L’axe prioritaire des prochains mois sera d’ouvrir, en octobre, à Delémont, une antenne du parc suisse d’innovation de BaselArea. Le projet comporte deux axes: la santé de proximité et l’industrie du futur (intelligence artificielle, industrie 4.0, apprentissage machine). «Nous essayons de créer un écosystème autour du projet avec des partenaires comme HE-Arc par exemple, détaille Lionet Socchi. Nous sommes moins concurrents qu’avec les cantons romands et plus complémentaires.»

«C’est le premier élément tangible du rapprochement économique avec Bâle», se félicite Pierre-Alain Berret, directeur de la Chambre de commerce et d’industrie du Jura. Son regard est très positif parce qu’il s’agissait d’éviter de créer un centre qui ne soit pas lié aux compétences de la région.

Les mouvements de population peinent encore à confirmer ce partenariat avec Bâle. Pour l’instant, 1% des Jurassiens vont travailler à Bâle-Ville et 1% à Bâle-Campagne. A l’inverse, 34% des emplois dans le Jura sont confiés à des frontaliers, 5% à des habitants de Berne et 1% de Neuchâtel.