Entre la microfinance, qui accorde des prêts de quelques dizaines de francs à des micro-entrepreneurs, et les crédits bancaires accordés aux entreprises, il y a un espace qui, dans les pays émergents, a été occupé par une spécialité propre, la finance d’impact. Celle-ci oriente les fonds levés auprès d’investisseurs vers des PME, généralement établies, dont l’accès aux canaux traditionnel du crédit est difficile et coûteux, voire impossible.

«Les fonds de placement spécialisés dans cette catégorie d’investissement sont une bonne diversification pour les épargnants», expose Benjamin Firmenich, associé d’Impact Finance, un pionnier genevois de la branche. «Ils s’appuient sur un grand nombre de sous-jacents très diversifiés géographiquement et offrent par conséquent une grande stabilité des rendements et une décorrélation par rapport aux autres classes d’actifs», complète Olivier Rousset, responsable de la finance d’impact chez Credit Suisse.

Garanties fédérales

Selon le Global Impact Investing Network (GIIN), l’association faîtière internationale de la branche, les fonds recueillaient en 2015 quelque 15,2 milliards de dollars, répartis en plus de 7500 véhicules spécialisés. Rien que Credit Suisse en administre le cinquième, avec des avoirs sous gestion de 3,3 milliards de dollars détenus par quelque 5000 clients, selon Olivier Rousset. Ils sont investis dans une multitude de PME répartis dans les pays émergents et les marchés frontière par des spécialistes de la sélection et de l’octroi de crédits. En Suisse, ResponsAbility à Zurich est l’acteur le plus important, le genevois Symbiotics arrive juste derrière.

Cette dernière société a créé le premier fonds de placement en finance d’impact de droit suisse, baptisé «SME Finance – Loans for Growth», en partenariat avec UBS et le Secrétariat d’État à l’économie (Seco). La grande banque et le Secrétariat d’État apportent une garantie de 2,5 millions de francs chacun servant à couvrir les éventuelles pertes engendrées par les placements effectués par la société genevoise. Celle-ci prévoyait de lever 40 millions de francs. Elle en a obtenu 49,8 millions au moment de boucler l’opération en septembre. Elle en a déjà investi 25 millions et prévoit de placer le solde au premier trimestre 2017.

«Les fonds sont placés dans trois catégories d’actifs: des banques commerciales de pays émergents, qui peuvent ainsi renforcer leurs capacités d’octroi de crédits commerciaux; aux institutions de microfinance de ces mêmes pays, pour les mêmes raisons; enfin, les PME non-financières, sous forme de prêts directs», expose Christophe Favre, le gérant du fonds chez Symbiotics.

Le Seco, et pas la DDC

Pour le Seco, l’intérêt de l’opération consiste à «prodiguer un meilleur accès des PME au capital et de relier celles-ci au système financier», indique un porte-parole. Mais pourquoi ce fond spécifiquement, alors qu’il en existe tant d’autres sur ce marché? «Il s’agit d’un partenariat public-privé avec deux partenaires suisses», répond le Secrétariat d’État, qui se réjouit par ailleurs que «ce partenariat (soit) une contribution concrète de la Suisse à la réalisation des objectifs de l’ONU en matière de développement durable». Le Seco indique, de plus, qu’il peut «soutenir d’autres partenariats avec le secteur privé».

L’on peut néanmoins s’interroger de l’implication d’une branche de l’administration dont la priorité est le soutien à l’économie suisse dans un programme d’aide au développement. N’est-ce pas plutôt du ressort de la Division pour la coopération au développement (DDC), qui dépend du Département fédéral des Affaires étrangères (DFAE)? «Le développement des petites et moyennes entreprises est l’une des compétences centrales du Seco», répond le porte-parole du Secrétariat, qui ajoute que «le Seco s’engage depuis longtemps dans ce domaine, que ce soit par le moyen d’investissements directs ou par le biais de mesures indirectes, dont le but est d’améliorer l’accès des entreprises aux sources de financement».

Coût de la protection

Désormais fermé, le fonds «SME Finance – Loans for Growth» ne se rouvrira que dans quatre ans, lorsqu’il rendra leur argent aux investisseurs. Entre-temps, il promet une performance moyenne de 4 à 6% par an, exception faite des tranches apportées par UBS et le Seco, qui renoncent à toucher des intérêts. «C’est un placement à la sécurité élevée du fait du grand nombre de sous-jacents et de la décorrélation élevée avec les autres classes d’actifs», soutient le gérant de Symbiotics.

La performance annoncée de ce produit est légèrement supérieure à la moyenne du marché, que Benjamin Firmenich estime entre 3 et 5% par an sur cinq ans, durée standard de tels fonds. Néanmoins, cette performance doit être corrigée des effets de change: la plupart des fonds sont libellés en dollars américains, la monnaie la plus facilement convertible dans les devises locales des bénéficiaires finaux de ces prêts. Le coût de la protection réduit de 120 à 150 points de base la performance nette de l’investisseur en francs suisses. Autre inconvénient pour les investisseurs: de nombreux fonds – pas tous – sont fermés et ne permettent de retrait qu’à échéances fixes, voire au terme de la durée du fonds. Tous les fonds comparent leur performance à l’indice SMX, établi par Symbiotics, qui ne se base que sur des fonds investissables (donc non-fermés).

Ce dernier, affiche, depuis son établissement en 2004, des performances annuelles s’échelonnant entre 2,51% (2011) et 6,33% (2007) lorsqu’elles sont calculées en dollars, la monnaie de référence. Traduits en euros, les placements des fonds constituant cet indice s’échelonnent de 2,06% (2009) à 5,55% (2008). Le nombre de mois durant lesquels l’indice affiche une performance négative se compte sur les doigts d’une seule main.

«Attirer de nouveaux clients»

Les praticiens de la finance d’impact relèvent un autre avantage: celui d’«apporter une solution business à des problèmes sociaux et environnementaux», comme le relève Benjamin Firmenich. «Les investisseurs ne s’engagent pas qu’au plan financier, mais aussi à l’impact social à travers des projets de développement», complète Olivier Rousset, dont la banque y trouve un autre point positif: celui «d’attirer de nouveaux clients et de retenir ceux qui sont déjà là».