La Suisse en a pris pour son grade, mardi à Paris, lors de la réunion organisée par la France et l'Allemagne pour lutter contre la fraude fiscale. «Le ton, c'était: ils sont où, les Suisses, que je leur mette un coup de boule», raconte un participant en référence aux propos tenus par le ministre allemand des Finances, Peer Steinbrück.

Plus tard, devant les journalistes, ce dernier s'est montré à peine moins offensif. Dans son style péremptoire et sec comme un coup de trique, il a proposé de placer la Suisse sur la «liste noire» des pays non coopératifs en matière d'évasion fiscale. «Si la carotte ne suffit pas, ce sera le bâton, a-t-il prévenu. Les citoyens attendent de nous un combat très dur contre la fraude.»

La crise financière a fait ressurgir la question des paradis fiscaux, qui sont accusés de soustraire des dizaines de milliards de francs aux impôts des pays développés. «On ne peut pas demander aux contribuables de mettre plus d'argent dans le système financier et en même temps laisser un certain nombre d'Etats [exercer une] concurrence non loyale», a déclaré le ministre français du Budget, Eric Woerth.

Directement visés: le secret bancaire et la définition suisse de la fraude fiscale, qui protègent les étrangers disposant de fonds non déclarés dans les banques helvétiques. Dans un communiqué de quelques lignes, la Suisse a expliqué qu'elle n'avait «pas de raison de réagir» à ces attaques. «On est zen», assure-t-on au Département fédéral des finances.

Berne souligne que la réunion de Paris, bien que placée sous l'égide de l'OCDE, ne rassemblait que 17 des 30 membres de l'organisation. Comme la Suisse, les Etats-Unis, le Canada, l'Autriche et le Luxembourg ont refusé d'y participer. «Nous sommes en bonne compagnie», estime un diplomate helvétique.

Nouvelles impulsions

Cette conférence risque néanmoins de donner une nouvelle impulsion aux efforts de l'OCDE contre le secret bancaire. L'organisation a reçu mandat d'élaborer trois listes d'ici à l'été prochain. La première, la «liste noire» des paradis fiscaux les moins coopératifs, existe déjà mais ne comprend que le Liechtenstein, Monaco et Andorre. La France souhaite y ajouter les Bahamas, Singapour, les îles Caïmans et les îles Vierges britanniques, entre autres.

La seconde liste sera une «liste verte» des territoires qui ont progressé en direction de la transparence et de l'échange d'informations. Enfin, la troisième liste sera un catalogue des mesures de rétorsion à disposition des Etats pour lutter contre les paradis fiscaux. «Jusqu'ici, nous avons beaucoup parlé, mais nous n'avons pas de mesures cohérentes, efficaces», a avoué Peer Steinbrück.

Cela pourrait changer. La France et l'Allemagne ont donné hier un aperçu des ripostes qu'elles envisagent: dénonciation des traités fiscaux avec les pays jugés non coopératifs, intensification des contrôles douaniers, renforcement des contrôles sur les banques établies dans des Etats problématiques, comme le Liechtenstein.

Mais derrière les fortes paroles, la volonté d'agir reste douteuse. La France, par exemple, aimerait que ses banques précisent quelle proportion de leurs revenus vient des paradis fiscaux - mais seulement «sur la base du volontariat». De même, Paris refuse de publier les noms de ses ressortissants identifiés comme ayant caché de l'argent à l'étranger, une mesure présentée hier comme exemplaire.

«Pas le sujet»

La réunion de Paris a aussi laissé de côté les causes de la crise financière, comme le rôle des fonds spéculatifs et des hedge funds, souvent basés aux îles Caïmans, mais gérés depuis Dublin. «Ce n'était pas le sujet», a expliqué le représentant irlandais à la conférence.