Conjoncture

A Paris, une volte-face à 5 milliards d’euros

Le renoncement de la hausse de la taxe carbone ainsi que les autres concessions du gouvernement français vont peser sur les comptes publics, alors que Bruxelles s’inquiète déjà de savoir si le pays sera en mesure de respecter le Pacte de stabilité et de croissance

Terrifié par la perspective d’une violence «incontrôlable» et «insaisissable» samedi lors de la large mobilisation annoncée des «gilets jaunes», le gouvernement français a fait marche arrière. Il abandonne son projet de hausse de la taxe carbone, non pas seulement pour les six prochains mois comme annoncé mardi, mais pour l’ensemble de 2019. Dans la foulée, il gèle aussi les tarifs du gaz et de l’électricité cet hiver et renonce à durcir le contrôle technique automobile avant l’été. Autre mesure annoncée: le SMIC augmentera de 1,8% dès janvier 2019.

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On verra si ce revirement satisfait les «gilets jaunes», dont les premières revendications concernaient justement la hausse de la taxe carbone. Mais une chose est certaine: l’abandon de ces mesures représente, pour le fisc français, un trou de près de 5 milliards d’euros l’année prochaine. Ce qui logiquement ne restera pas sans conséquence pour le budget 2019, même si le premier ministre, Edouard Philippe, a juré que «l’Etat ne veut ni nouvelle taxe pour combler le manque à gagner ni un creusement du déficit budgétaire».

Les clignotants au rouge

L’affirmation du premier ministre français laisse les économistes perplexes. Dès lors, ces derniers attendent de voir plus clair dans la stratégie budgétaire du gouvernement. En revanche, à la Commission européenne, gardienne du Pacte de stabilité et de croissance, les signaux étaient déjà au rouge avant même que le chiffre de 5 milliards ne soit articulé.

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En effet, réunis en début de semaine à Bruxelles, l’Eurogroupe (les ministres des Finances de la zone euro) a placé la France parmi les pays risquant de ne pas être en mesure de respecter le Pacte de stabilité et de croissance en 2019. Cet instrument de discipline financière de la zone euro limite le déficit budgétaire à 3% du produit intérieur brut (PIB) et la dette publique à 60% de celui-ci. L’Eurogroupe a instantanément demandé à la France de prendre des mesures correctives. Trois autres pays sont également concernés: la Belgique, le Portugal et la Slovénie.

Faible croissance

Philippe Waechter, chef économiste du fonds d’investissement Ostrum, se dit inquiet. Selon lui, il y a un risque immédiat que le chiffre de croissance soit plus bas que prévu au cours du dernier trimestre 2018. «Au regard de la baisse des commandes de biens d’équipement et des risques sur la consommation, il est possible qu’il y ait une stagnation, analyse-t-il. Cela se traduirait par une croissance de 1,5% seulement pour l’ensemble de l’année. Dès lors, le point de départ pour l’année prochaine sera plus faible. A scénario identique, elle passerait de 1,3% en 2018 à 1% en 2019.»

«Cela veut dire, toutes choses égales par ailleurs, que le déficit ne pourrait pas se maintenir à 2,9% du PIB comme prévu et passerait au-delà de 3%», pronostique Philippe Waechter. Le scénario se noircit si on y ajoute le manque à gagner découlant de la volte-face du gouvernement. «Les mesures seront prises et elles affecteront l’économie française dans la durée.»

Sans changement de cap, la France se dirige tout droit vers une nouvelle procédure de déficit excessif l’an prochain. Ironie du sort, elle en est sortie seulement en juin dernier, après avoir été sous supervision européenne depuis 2009. Elle était l’un des deux derniers pays de la zone euro, avec l’Espagne, encore concernés par la procédure, qui peut aboutir à des sanctions et des amendes, même si cela ne s’est encore jamais produit. En cette fin d’année, c’est l’Italie qui est sous la menace de sanctions européennes.

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