Des parlementaires français effectuent des stages en entreprise

Initiative Cet été, des législateurs vont s’immerger dans l’économie réelle

La question du fossé entre la politique et les entreprises ne se pose pas en Suisse

Entreprise et Progrès, une association patronale française, a eu l’idée de proposer un stage d’une semaine en entreprise aux députés siégeant sur les bancs de l’Assemblée nationale. Il se déroulera lors de la trêve parlementaire estivale (de juillet à septembre). Objectif de cette immersion, qui en général s’adresse davantage à des étudiants en fin de cursus: mieux faire connaître aux élus le monde du travail. Sur les 577 députés, seulement 18 ont occupé un poste de chef d’entreprise. C’est sur ce constat que la légitimité de la majorité de l’hémicycle a été remise en question par les syndicats patronaux au sujet de propositions de lois régissant le fonctionnement des entreprises.

Entreprise et Progrès a jugé qu’il était temps que les députés aient une meilleure approche du milieu de l’entreprise. «90% des députés ne connaissent pas le monde privé, comment peuvent-ils présenter des lois adaptées?» interroge Denis Terrien, à l’origine de l’initiative. Près de 120 entreprises – comme L’Oréal ou Total – ont répondu à l’appel. Vingt-cinq édiles se sont pour le moment portés volontaires, dont Virginie Duby-Muller, 35 ans, diplômée de Sciences politiques et en possession d’un diplôme en économie, élue UMP de Haute-Savoie en 2012. Agée de 35 ans, elle est le portrait type de ces personnes dont les carrières sont dédiées exclusivement à la politique ou au service public.

Début septembre, elle passera une semaine dans une entreprise qui n’a pas encore été identifiée. «J’attends de cette expérience un échange et un rapprochement ­entre ma fonction politique et le monde économique. Le secteur entrepreneurial manque de visibilité et semble naviguer à vue en matière, notamment, d’investissements. Se confronter, suivre les activités, échanger avec la direction mais aussi le personnel sera profitable à tous», justifie-t-elle. Il s’agit aussi pour l’élue haut-savoyarde de débattre à la base du mal qui ronge la France: son taux de chômage élevé (9,8%), «pour ensuite mieux légiférer». «Je souhaite aussi remonter des informations sur la fiscalité des entreprises», indique-t-elle.

Que feront concrètement les parlementaires sur place? «L’idée est d’observer de A à Z le fonctionnement de l’entreprise, assister à des réunions d’investissement ou d’embauche, ainsi qu’à des rencontres avec les partenaires sociaux, accompagner le chef d’entreprise, mais aussi côtoyer l’activité des salariés», développe Clément Guillemot, responsable de la communication chez Entreprise et Progrès. Par ailleurs, pour limiter le risque de conflits d’intérêts, les stagiaires seront envoyés dans des entreprises éloignées des thématiques liées à leurs commissions parlementaires. Faut-il tout de même y voir une volonté de nouer des relations et d’obtenir une certaine prise d’influence? Entreprise et Progrès balaie toute opération de lobbying, la dilution étant totale vu qu’un seul élu est accueilli dans chaque entreprise.

Pour Jean-François Amadieu, sociologue spécialiste des relations sociales au travail, renforcer les liens entre les politiques et le monde des entreprises est souhaitable. Mais il se dit peu convaincu qu’un stage d’une semaine suffise à répondre aux attentes. Le sociologue, qui qualifie l’initiative de symbolique, estime exagéré de soutenir que seuls 10% des parlementaires ont une connaissance de l’entreprise. «Nombre d’entre eux ont été cadres ou dirigeants, les autres ayant au moins un stage obligatoire en entreprise. Et puis les élus, dans leur circonscription ou mairie, rencontrent beaucoup de monde, dont des patrons», affirme-t-il. Pour Jean-François Amadieu, donner à penser que le personnel politique est éloigné de la vie de l’entreprise n’est pas le meilleur moyen de lutter contre la montée du populisme.

La question du fossé entre politique et entreprise ne se pose pas en Suisse, où les élus sont avant tout des gens du terrain qui cumulent les deux activités, «car on ne fait pas de politique chez nous pour devenir riche», estime Olivia Guyot Unger, directrice du service d’assistance juridique et conseils de la Fédération des entreprises romandes (FER). A titre d’exemple, près de 40% des 100 députés du parlement genevois sont chefs d’entreprise ou liés à une entreprise. «En vertu de la séparation des pouvoirs, l’attribution, par exemple, des marchés publics répond à des règles strictes qui préviennent tout conflit d’intérêts», prévient Olivia Guyot Unger.

La FER salue l’envoi de députés français dans les entreprises «car tous ces énarques et polytechniciens n’ont pas pied sur ce terrain, ce qui peut expliquer pourquoi le chômage ne baisse pas et les revers ­économiques». Sous l’égide du Groupement des entreprises multinationales, des rencontres entre responsables politiques suisses et de grandes sociétés sont organisées très régulièrement. La dernière, du 5 au 9 mai, conviait le gouvernement genevois à des tables rondes, où des représentants de Firmenich, de Procter & Gamble ou de Thomson Reuters ont pris la parole.

«Tous ces énarques et ces polytechniciens sont déconnectés du terrain, ce qui peut expliquer pourquoi le chômage en France ne baisse pas»