Fortement suspecté d'avoir favorisé la Banca Popolare Italiana (BPI) pour contrer les hollandais d'ABN Amro qui lorgnaient l'institut de Padoue Antonveneta, le gouverneur de la Banque d'Italie, Antonio Fazio, risque de perdre son immortalité. Hier, à l'issue du Conseil des ministres, le gouvernement Berlusconi n'a pas examiné la question de la limitation de son mandat, mais ce n'est sans doute que partie remise. Car depuis des mois déjà, certains parlementaires, de droite comme de gauche, réclament la fin de cette spécificité italienne à savoir la nomination à vie du gouverneur pour en garantir l'autonomie du pouvoir politique et financier. Jusqu'à présent, Antonio Fazio était parvenu à échapper au couperet. Mais la publication au cours des derniers jours dans la presse d'écoutes téléphoniques éloquentes qui montrent une grande complicité entre le gouverneur et le patron de la BPI Giampiero Fiorani, mis en examen pour agiotage, manipulation ou encore communication de fausses informations, l'a fortement affaibli et mis en cause son impartialité.

Durant le Conseil des ministres, le responsable de l'EÉconomie Domenico Siniscalco a fait hier part de sa «préoccupation» et estimé que «la situation risque de créer des problèmes au système italien». D'autant qu'il n'est pas exclu que les Parquets de Rome et Milan finissent par s'intéresser directement à Antonio Fazio, pour l'heure tenu à l'écart des développements judiciaires de l'affaire qui a déjà conduit la magistrature à séquestrer les actions Antonveneta détenues par Giampiero Fiorani et ses alliés. Mardi le patron de la BPI a également été suspendu de ses fonctions pour deux mois par le tribunal de Milan. Le gouvernement redoute désormais que l'affaire ne dégénère et que d'autres révélations enveniment les choses. Des extraits des conversations publiés hier par les journaux italiens sont venus ultérieurement renforcer les soupçons. Alors que la Consob (la Commission de contrôle de la Bourse) émettait de forts doutes sur la régularité de la contre-OPA de Giampiero Fiorani sur Antonveneta, Antonio Fazio déclare le 24 juin à Gianpiero Fiorani: «Sois tranquille, je m'en occupe.» Et de préciser: «Maintenant il est important de ne faire aucune erreur.» Le 12 juillet, tandis que la magistrature accélère l'enquête, l'épouse du gouverneur, Cristina Rosati, cherche à tranquilliser Giampiero Fiorani concernant le risque d'être mis sous écoutes: «En ce moment, moins on se parle au téléphone, mieux c'est. Achetons deux, trois cartes de téléphone portable… Il suffit d'acheter une dizaine de numéros différents, où est le problème?»

«Personne n'a jamais eu ou aura l'intention de faire un procès à qui que ce soit, encore moins au gouverneur de la Banque d'Italie», avait indiqué samedi dernier Silvio Berlusconi qui, avec les ministres de la Ligue du Nord, entend défendre le gouverneur. Mais d'autres membres de la majorité, comme le dirigeant (centre droit) Bruno Tabacci, estiment que «Fazio aurait déjà dû démissionner». Une position soutenue par les deux principales formations de l'opposition, les démocrates de gauche et la Marguerite. La limitation du mandat du gouverneur devrait ainsi constituer une sorte de compromis entre les protecteurs et les critiques d'Antonio Fazio, d'autant que le leader de l'opposition, Romano Prodi, a promis qu'en cas de victoire aux prochaines élections, la gauche imposera une réforme dans ce sens. Il y a quelques jours, une motion signée par des parlementaires de la majorité et de l'opposition a déjà été déposée en vue de confier à l'Autorité antitrust et non plus à la Banque d'Italie le soin de contrôler la concurrence bancaire et de limiter à huit ans le mandat du gouverneur. La question devrait être débattue au parlement en septembre.

En début de semaine, sous le feu nourri des attaques, Antonio Fazio est sorti de son silence. Interrogé sur sa défense à outrance de l'italianité du système bancaire transalpin, il a réaffirmé avoir «respecté à la lettre les normes nationales et européennes», ajoutant: «Je fais beaucoup d'erreurs, mais jamais sur les choses essentielles.» Le privilège sans doute d'un immortel.