Le client est roi. Ce sacro-saint principe n'est jamais plus vrai que dans la banque privée. Alors que l'on connaît l'accueil somptueux réservé par le banquier à son potentiel client privé, on mesure moins l'étendue du jargon développé dans le métier.

La pratique de la gestion de fortune à Genève a donné droit de cité à tout un lexique de termes ayant une règle d'or: lorsqu'on s'adresse au client, il doit se sentir unique, prestigieux. «Partenaire» plutôt que client, il est au «centre» de l'organisation et prend une part active dans les décisions d'investissement.

Le vocabulaire tout en rondeurs du banquier berce le client d'assurances sur son statut privilégié et la discrétion qui l'accompagne. Même si les produits bancaires deviennent très compliqués, nul terme ne donnera l'impression au client opulent que l'on met en doute ses capacités intellectuelles. Un client arrivé avec un montant modeste – on parle de 250 000 francs – ne sera pas accueilli avec dédain. Les termes désignant sa fortune se veulent positifs et engageants.

C'est ainsi qu'est né le «bancairement correct», ou la langue du banquier, cet idiome qui contourne typiquement des expressions comme évasion fiscale, perte, spéculation, mais qui sont souvent parfaitement inoffensives.

Ainsi les banques sont de moins en moins enclines à classer les clients de banque privée en segments basés sur des montants précis. Chez UBS est client du private banking celui qui dispose de plus de 250 000 francs d'actifs à investir. On parle uniquement de quatre «niveaux» de services, qui vont du service de base au portefeuille géré, à la planification financière, puis à la gestion de gros patrimoines familiaux, plus sophistiquée et taillée pour les fortunes de chefs d'entreprises.

Le vocabulaire est englobant. La démarche marketing vise à regrouper au sein du même établissement l'ensemble du patrimoine éparpillé du client. Les banques promeuvent dans ce but leurs compétences fiscales et successorales pour gérer l'ensemble de sa situation patrimoniale, présente et future. C'est aussi pour cela que le banquier préfère concevoir les fortunes de manière «évolutive», de parler de «potentiel», ou de «mise en perspective» du montant de départ par rapport au montant global: il sait distinguer deux clients arrivés avec un capital modeste mais dont la situation de l'un d'entre eux méritera d'autant plus d'égards qu'il a placé le reste de sa fortune chez un concurrent. Entre-temps, il n'y a pas de «gros» et de «petits». Il y a les clients du private banking et ceux de la banque de détail. Si le Credit Suisse Group parlait de clientèle «affluente» il y a quatre ans, segment qu'il avait défini entre 50 000 et 100 000 francs d'actifs, ce terme n'a plus cours: le private banking bas de gamme n'a pas fait recette.

Pour désigner les fortunes étrangères non déclarées dans leur pays d'origine, les banquiers ont depuis longtemps parlé de clientèle «offshore». Avec les attaques contre l'évasion fiscale, mais aussi la faible croissance du marché offshore, ils orientent davantage leur communication sur les fonds déclarés. On entend volontiers parler de «structures fiscales optimalisées» et d'«ingénierie patrimoniale» pour désigner cette science, désormais très spécialisée, permettant d'élaborer des structures minimisant les impôts pour des patrimoines complexes, mais parfaitement légales.

Tour d'horizon (pas trop sérieux) à l'usage des improbables banquiers qui n'auraient pas un don inné pour le «bancairement correct».