Le Parti communiste chinois forme ses cadres au bord du Léman

Coopération Pékin enverra ces prochaines années ses hauts fonctionnaires à HEC Lausanne

Le programme est financé à parts égales par Berne et la Chine

Pour la seconde fois en vingt ans, l’administration publique chinoise (hauts cadres vice-ministres de provinces, maires de grandes agglomérations et autres dirigeants de l’armée) s’invite sur les bancs de l’Université de Lausanne. Mardi, la Faculté des HEC a annoncé la conclusion d’un contrat inédit – la Suisse étant le dernier bastion mondial de ce genre d’échange depuis que la campagne anti-corruption en Chine s’est mise à condamner certains comportements et dépenses liées aux voyages à l’étranger – pour former, jusqu’en 2018 et en continu, 600 représentants du Parti communiste.

Au programme de ce quadriennat académique débutant en septembre: management responsable, éthique des affaires, loyauté et comportement organisationnel, environnement et écologie industrielle, soit «une approche multidisciplinaire de la durabilité». Pas question, donc, durant le séjour, de s’adonner au shopping ostentatoire. Un agent du Parti communiste chinois supervisera les troupes. «Nous avons toutefois prévu des déplacements dans les grandes villes du pays et à Lucerne, ainsi que des visites en entreprise et dans des départements cantonaux ou fédéraux. Mais nous n’irons pas manger dans les meilleurs restaurants», indique Isabelle Chappuis, directrice du programme.

Cette tradition didactique helvétique est bien ancrée. «Le pouvoir central et les provinces viennent régulièrement dans les campus suisses pour tenter de rapatrier les cerveaux chinois, en leur offrant des conditions particulièrement favorables», relève le sinologue Gérald Béroud, fondateur et responsable du site d’information SinOptic. Et à en croire les services de renseignements sud-coréens, Kim Jong-un, le successeur de l’ex-numéro un nord-coréen Kim Jong-il, a été formé en Suisse et parlerait le bernois. «Il n’est pas exclu qu’un prochain président chinois fasse partie des groupes d’étudiants attendus ces quatre prochaines années sur les bords du Léman, suppose Isabelle Chappuis. Il est valorisant pour un petit pays comme le nôtre d’imaginer pouvoir influencer les futurs hauts dignitaires d’une grande puissance telle la Chine.»

La crème de la crème du Parti aura droit à une traduction séquentielle des cours, dispensés en anglais. Les professeurs lausannois ayant relevé le défi – une vingtaine – devront interrompre toutes les deux ou trois phrases leurs explications pour permettre l’expression en direct de leurs propos en mandarin.

Ces formateurs se sont d’ailleurs rendus à Pékin au printemps dernier pour un ballon d’essai à l’Académie du Parti, au sein du Département central, soit «l’une des entités les plus puissantes de Chine», relève Isabelle Chappuis, également conseillère communale vaudoise. «Nous étions dans «l’antre du dragon», résume-t-elle. Mais à notre grande surprise, les participants ont fait preuve d’ouverture d’esprit, se réjouissant d’aborder des thèmes tels que la corruption ou de parler de l’œuvre de Nelson Mandela.» Une fois à Lausanne, pourra-t-on parler de tout avec ces hauts fonctionnaires? «Si le cadre est approprié [petits groupes ou en tête à tête], que les thèmes sont amenés progressivement, oui, estime ­Gérald Béroud. Les candidats à ce programme ne se connaissant pas forcément tous, il faut éviter les situations embarrassantes. Et pour la plupart, c’est peut-être leur premier voyage à l’étranger. Il y a certainement une attente de savoir comment la Chine est perçue ailleurs.»

Répartis par groupes de 25, les participants chinois suivront des sessions de deux semaines et demie en Suisse (séjour helvétique total de 126 journées de formation), en alternance avec des cours d’une durée équivalente chez eux et avec la même équipe d’enseignants. «Le cursus sera ventilé en quatre catégories: les «Young Excellent Cadres», d’une moyenne d’âge de 45 ans, soit la prochaine génération au gouvernement, et les «Senior Leaders», de 55 ans et plus, incarnant la génération précédente du Parti, n’ayant pas nécessairement pu faire d’études», énumère Isabelle Chappuis. Et la responsable de poursuivre: «S’ajoutent à cela le volet dédié aux quatre provinces nominées – à savoir des représentants de l’industrie ou d’agglomérations provinciales à la recherche de conseils ciblés sur des enjeux environnementaux – et le module dispensé par l’IHEID à Genève, consistant à former les leaders chinois aux méthodes pédagogiques actuelles.»

Financé à parts égales par les autorités de Pékin et la Confédération, le programme baptisé Sino-Swiss Management Training for Sustainable Developement est devisé à 15 millions de francs, tarifs d’enseignement, de voyage, d’hébergement et autres frais de bouche inclus. Il est renouvelable automatiquement au bout de quatre ans, jusqu’en 2022. Et doit obligatoirement faire ensuite l’objet d’une nouvelle mise au concours. Jusqu’à présent, les Universités de Lausanne (deux fois), de Genève et de Saint-Gall ont été les seules entités nationales à l’avoir remporté.

Cette année, cinq candidats étaient en lice. «Nous avons pris connaissance du processus de sélection sur le tard, en février. C’est une collègue d’une autre institution qui nous a informés», signale Isabelle Chappuis. Ce programme international avec la Chine, qui a permis l’engagement supplémentaire de trois collaborateurs, dont deux ­trilingues (mandarin-français-anglais), s’inscrit dans un cadre plus large: le lancement d’une nouvelle plateforme de formation continue, constituée notamment de sessions express (2 à 3 jours, sans prérequis académique), à destination des cadres dirigeants, ainsi que de formations sur mesure pour les entreprises.

«Il n’est pas exclu qu’un prochain président chinois fasse partie des groupes d’étudiants attendus»