Xavier*, cadre supérieur d'une importante société financière, s'apprête à partir en vacances. A 22 heures, ce vendredi soir, il est encore au bureau, seul maître des lieux, pour boucler ses derniers dossiers. Cette année, il le fait non sans une légère pointe d'angoisse. Car avec la crise qui secoue sa profession et après avoir échappé à une première restructuration, Xavier se demande s'il est bien raisonnable de s'octroyer une pause estivale de deux semaines….

Avec la morosité économique ambiante, la psychose se développe. Si quelques «accros» font le pari de rester au bureau et d'en profiter pour se profiler auprès de la hiérarchie, d'autres partent, la mort dans l'âme, en craignant de ne pas retrouver leur place à leur retour. Ils n'ont pas forcément tort: Sylvie, vendeuse dans un grand magasin de Lausanne, a ainsi fait les frais d'un remaniement sauvage des services. A son retour de vacances, un choix peu sympathique l'attendait: soit elle acceptait sa mutation vers un autre rayon, soit elle prenait les tranches horaires qui restaient, alors que ses collègues venaient de s'octroyer les plus agréables.

Les plus craintifs, eux, n'arrivent pas à lâcher prise. Thierry Kallfass, responsable du cabinet Coach Solutions à Genève, rencontre de nombreux collaborateurs angoissés pour des raisons plus ou moins fondées: «Il n'est pas rare de se retrouver face à un cadre vous annonçant son troisième report de congé dû à une «surcharge de travail». Cela masque en fait sa crainte de se voir remplacé ou licencié dès qu'il aura le dos tourné». Pourtant, les plus inquiets devraient être «rassurés» par la jurisprudence récente selon laquelle toute lettre de licenciement reçue pendant une période de congé annoncée et approuvée par le supérieur ne prendra effet qu'au retour, notamment pour les délais ou les possibilités de recours.

Certains, comme les victimes de pressions ou des personnes qui ont été confrontées au mobbing durant leur carrière, sont plus susceptibles encore de tomber dans les affres du soupçon: leur confiance entamée les laisse craindre d'autant plus ce qui se pourrait se tramer durant leur absence, estime Thierry Kallfass.

Que faire, alors, puisqu'il faut bien décompresser à un moment ou à un autre? Certaines mesures peuvent rassurer le futur vacancier (voir la liste ci-dessous). Pour partir sans angoisse, on peut aussi, par exemple, confier à ceux qui restent un planning clair des tâches quotidiennes, des mandats en attente, des délais à tenir. Ou encore, organiser de façon ordonnée les dossiers confiés ou ceux qui pourraient être consultés afin d'éviter de fastidieuses recherches. Des collaborateurs vont même jusqu'à laisser un numéro de téléphone permettant de les joindre en cas d'urgence! Mais à ce sujet, les avis sont partagés. C'est avant tout une question de savoir-vivre au bureau. Daniel Porot, directeur d'un cabinet de conseils à Genève, cite ainsi l'exemple idéal du PDG d'une des quatre plus grandes firmes automobiles au monde, qui avait l'habitude de laisser chaque vendredi ses propres coordonnées mais n'a jamais lui-même utilisé celles de ses proches collaborateurs.

Savoir utiliser l'été

Quant à ceux qui restent, beaucoup rêvent de «marquer des points» à ce moment de l'année. Prouver le caractère indispensable de leur présence ou de leur poste paraît une stratégie fondée, surtout en période de crise. Sans songer à être calife à la place du calife, Daniel Porot voit au moins deux avantages à glaner si l'on reste au bureau l'été: on peut prendre des initiatives qui seront forcément distinguées et l'on peut aussi bénéficier d'un plus grand calme ou d'une confidentialité meilleure pour approcher ses supérieurs. «J'ai profité de tester un nouveau logiciel durant cette période moins chargée, résume Daniel Porot. Or, un de mes collaborateurs a su prendre complètement en charge ce projet et il va désormais jouer un rôle précieux, voire indispensable».

Gianni, lui, a opté pour un compromis. Cet autre collaborateur de Daniel Porot a choisi de repousser ses congés d'une semaine, voyant qu'il ne parvenait pas à boucler les dossiers à temps: «Je ne voulais pas laisser mes collègues dans la panade et il n'y avait pas d'autre responsable», explique-t-il. Une attitude qui permet au moins de constater un bienfait de la crise: on se montre désormais plus solidaire avec des collègues de moins en moins nombreux…

* Prénoms fictifs