Ce n’étaient jusqu’à présent que des messages sur Twitter. C’est désormais un texte formel, avec un objectif précis, appuyé par des personnalités et des entreprises suisses. Ce printemps, l’annonce du choix, par la Confédération, de cinq prestataires étrangers – quatre américains, un chinois – pour son «cloud suisse» avait suscité de vives critiques. Désormais, ces critiques se matérialisent sous la forme de requêtes élaborées, qui pourraient s’immiscer dès lundi sous la coupole fédérale, lors de la session d’automne des Chambres.

«Complètement absurde»

L’affaire du «cloud suisse» avait débuté l’hiver dernier, lorsque la société genevoise Infomaniak s’était insurgée dans les colonnes du Temps contre un appel d’offres de la Confédération pour des services d’informatique en nuage. Selon Infomaniak, l’appel était rédigé de telle manière – avec notamment l’exigence que les prestataires aient des centres de données sur trois continents – qu’il excluait d’emblée des firmes suisses. Et fin juin, la Confédération donnait la liste des gagnants, pour des contrats pouvant aller, au total, jusqu’à 110 millions de francs: les américains Oracle, Microsoft, Amazon et IBM, ainsi que le chinois Alibaba.

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Non retenu, Google a fait un recours, qui doit être examiné par le Tribunal administratif fédéral. En parallèle, une mobilisation a lieu en Suisse, emmenée par Fathi Derder, qui fédère le combat lancé par Infomaniak. L’ancien conseiller national PLR vaudois compte mobiliser, dès la semaine prochaine, des parlementaires romands et alémaniques pour qu’ils posent des questions au Conseil fédéral. «La stratégie des autorités est incompréhensible, affirme Fathi Derder, connu, lors de son passage à Berne, pour son engagement en faveur du monde numérique. En juin 2019, j’avais déposé une motion demandant la mise en place d’une stratégie pour une souveraineté numérique suisse. Mais le Conseil fédéral avait balayé ma proposition, jugée inutile et irréaliste. En 2020, les autorités commandent une étude sur la faisabilité d’un «swiss cloud»… puis le confient à des entreprises étrangères. C’est complètement absurde.» Contactée jeudi, la Chancellerie fédérale n’a pas voulu réagir à cause du recours déposé par Google, toujours pendant.

Sont associés à ce mouvement les responsables des sociétés ELCA, Infomaniak, Proton et de la start-up OneVisage, ainsi que le préposé valaisan à la protection des données Sébastien Fanti, Alexis Roussel, directeur de Nym Technologies ou encore Jean-Henry Morin, professeur de systèmes d’information à l’Université de Genève. Des acteurs alémaniques seront ensuite recherchés. «Nous demandons au Conseil fédéral qu’il crée un consortium pour un cloud suisse, dirigé par des entreprises suisses, des instituts de recherche suisses, ou encore des entreprises multinationales investissant dans des centres de recherche en Suisse. C’est dans ce cloud suisse que seraient stockées les données sensibles des citoyens helvétiques», poursuit Fathi Derder. Il serait aussi possible que des organisations internationales de défense des droits humains, basées à Genève, utilisent de tels services en ligne.

ELCA est inquiète

ELCA, active dans l’informatique, adhère totalement à cette idée. «Je suis inquiet que la Confédération accepte de donner les clés de nos données à des acteurs étrangers, dont on connaît le peu d’intérêt pour la protection de la sphère privée», affirme Christophe Gerber, responsable cybersécurité chez ELCA. Selon lui, le Conseil fédéral doit avoir de l’ambition: «Aucune entreprise suisse ne peut, seule, créer un cloud souverain. Mais le Conseil fédéral serait bien inspiré de déléguer une mission et des tâches sensibles à un consortium d’entreprises suisses. Nous avons, ici, toutes les compétences nécessaires pour traiter des données sensibles de citoyens suisses.»

Les signataires de cet appel ne demandent donc pas l’annulation de l’appel d’offres précité, mais la création d’un consortium helvétique, pour gérer certaines informations. Dans un second temps, une initiative populaire pourrait être lancée. Le site web Swissdatasovereignty.ch est la base de cet appel en faveur d’un cloud suisse.

Swisscom «observe»

Pour Andy Yen, directeur de la société genevoise proposant des services sécurisés Proton, «la décision d’attribuer des contrats à des sociétés étrangères pour stocker les données met en danger la vie privée des résidents suisses et nuit à la compétitivité économique du pays. La Suisse jouit d’une réputation mondiale en matière de protection de la vie privée et de stabilité, mais une succession de décisions gouvernementales a mis cette réputation en péril.» Selon Andy Yen, il est vital que les données sensibles relatives aux résidents suisses soient stockées en Suisse par des entreprises suisses. A noter que les données de Proton sont stockées dans des centres de données à Genève et Zurich.

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Swisscom, qui possède un vaste centre de données à Berne, est prudent face à cette initiative. «Nous n’avions pas postulé pour ce contrat car l’appel d’offres de la Confédération s’adressait explicitement aux fournisseurs cloud publics dits globaux. Nous ne prenons pas position sur cette question mais continuons d’observer ce qui pourrait se mettre en place à l’avenir», affirme une porte-parole de l’opérateur, détenu à 51% par la Confédération.