En poste depuis à peine plus d'un an à la tête de BNP Paribas (Suisse), le Français Pascal Boris a été immédiatement confronté à la crise financière. Son établissement est une banque étrangère importante en gestion de fortune, avec des avoirs gérés de 43 milliards de francs. Il occupe aussi le premier rang dans le financement du négoce de matières premières.

Le Temps: Quelle analyse faites-vous de la rafale de sauvetages de banques de ces dernières semaines?

Pascal Boris: C'est la victoire par KO de la banque universelle sur la banque d'affaires. Le marché sanctionne les banques qui ont eu des mauvaises stratégies ou n'ont pas su correctement exécuter celle-ci. Les banques qui sont trop spécialisées sur des niches avec des actifs de mauvaise qualité sont les principales victimes de la crise. Le problème qu'elles posent au secteur bancaire dans son ensemble, c'est sa fragilisation. Chaque sauvetage reporte les craintes du marché vers de nouveaux établissements, qui risquent d'être emportés à leur tour par des vagues de retraits d'épargnants et la fermeture de l'accès aux liquidités. La grande question du moment, c'est de savoir quand ce flot pourra être canalisé. Ce qui est sûr, c'est que le monde a besoin de banques.

- Quelles banques vous paraissent menacées par la crise?

- J'observe un glissement du marché vers de nouvelles maisons qui ne faisaient pas particulièrement parler d'elles jusqu'alors. La crise se répand comme une vague. Lorsqu'une digue craque, la vague se précipite vers la suivante. Quand cela va-t-il s'arrêter? Vaut-il mieux souffrir violemment mais brièvement, ou longtemps mais moins fortement? Les Etats-Unis réagissent généralement avec grande vitesse. Le Japon, au contraire, a souffert pendant des années surtout dans les années 1990. L'Europe prend un chemin entre deux.

- Le plan Paulson, qui prévoit que l'Etat fédéral américain rachète pour 700 milliards de dollars des titres toxiques détenus par les banques, vous paraît-il indispensable?

- Il faut créer une digue assez forte pour canaliser le flot des inquiétudes et rétablir la confiance des marchés dans le système bancaire. L'élimination des actifs toxiques permettra aux banques de lever les inquiétudes concernant la solidité de leurs bilans et de se prêter à nouveau entre elles. Dans un second temps, les resserrements de régulation à venir vont provoquer la disparition des banques les plus fragiles. L'histoire nous dira si le lâchage de Lehman Brothers a participé à la perte générale de confiance dans le secteur bancaire. Il est encore trop tôt pour se prononcer.

- Ce plan va-t-il vraiment endiguer sérieusement la crise? Au contraire, laisser le système se purger jusqu'au bout ne permettrait-il pas d'abréger les souffrances des institutions financières?

- Pour le moment, le système isole les mauvaises banques des bonnes dans un mouvement général de désendettement du système. Paradoxalement, des liquidités considérables cherchent à se placer. Les problèmes viennent des «shadow-banks» (ndlr: banques fantômes), entités hors bilan et hors structures. Les hedge funds trop endettés sentent aussi venir leur fin. Cependant, les régulateurs adoucissent leur position concernant l'aléa moral, comme le gouverneur de la Banque d'Angleterre, Mervyn King, pour répondre aux urgences du moment.

- Croyez-vous que les Etats-Unis parviendront à forcer l'Europe à participer à leur fonds?

- Je poserais la question de manière différente: dans quelle mesure les autorités parviendront-elles à rétablir la confiance? Quelle quantité d'actifs dangereux reste encore dans les bilans bancaires? La crise se développe depuis plus d'un an. Les banques ont fait du chemin depuis lors, mais de manière peu transparente pour le marché. En outre, l'impact de la disparition de Lehman reste encore difficile à apprécier: quelles sont les activités qui ont été réellement touchées, qu'est-ce qui a été affaibli? Les coopérations entre banques centrales sont essentielles pour maintenir la stabilité du système bancaire, mais la confiance ne reviendra pas tant que le système bancaire n'aura pas purgé sérieusement ses actifs toxiques.

- Que pensez-vous des projets d'élévation des exigences réglementaires?

- Toutes les mesures visant à rétablir la confiance sont bonnes en soi. A court terme, nous risquons d'être confrontés à une réglementation procyclique. Mais attention, les mesures prises dans l'urgence sont à considérer avec méfiance car elles se révèlent souvent outrancières et mal adaptées aux besoins des marchés.

- La limitation des parachutes dorés vous paraît-elle une mesure efficace pour éviter une répétition de la crise?

- Les parachutes dorés n'ont pas de raison d'exister. C'est un excès du capitalisme. On doit cependant accepter de payer une prime de risque à la personne qui vient sauver une entreprise du désastre. Les bonus ont évidemment leur place dans le système, à la condition qu'ils soient plafonnés.

- A quel niveau?

- Je n'en sais rien. Je pense en revanche que si on limite les parachutes dorés, les patrons exigeront des salaires plus élevés. Le marché ne pourra pas les leur refuser à moins de se priver des compétences qui apportent le succès à une entreprise. Ce sont les outrances qui ont sapé la crédibilité du système.

- Quel intérêt Fortis représente-t-il pour BNP Paribas, qui accepte de payer 14,5 milliards d'euros pour reprendre une banque nationalisée il y a une semaine par la Belgique?

- Je ne peux pas commenter cette affaire.

- Dans ses stratégies de placement, votre banque diminue-t-elle la part du dollar en raison des incertitudes liées aux engagements du gouvernement américain dans la crise?

- Pas activement. Nous étions acheteurs au début de l'année. Nous ne menons pas d'opérations pour compte propre (nostro).

- Le financement du négoce, activité dont votre banque occupe le premier rang, est-il affecté par la crise du crédit?

- Non pas du tout. Nous continuons à financer ce secteur de manière active, et notre politique de gestion des risques reste inchangée. Nous surveillons de près les encours d'un certain nombre de prêts et limitons l'enveloppe totale de certains crédits.

- Cela signifie-t-il que vos crédits sont plus limités?

- Les encours totaux de nos crédits se sont élevés depuis le début de l'année, mais c'est pour répondre à l'envol des prix d'un certain nombre de matières premières et ceux du transport.

- Le négoce est-il en train de ralentir?

- Non, hormis l'activité de certaines petites structures de traders indépendants. Le financement des transactions auprès d'acteurs reconnus et aux méthodes éprouvées n'est pas remis en question.