Escorté par la crème de la banque et de l'industrie helvétique, le conseiller fédéral Pascal Couchepin entame aujourd'hui une visite de quatre jours au Brésil. Le but essentiel du voyage consiste à «resserrer les liens économiques et commerciaux bilatéraux aux plans gouvernemental et de l'économie privée». Ce déplacement intervient tout juste une semaine après la rencontre qui s'est déroulée à Rio de Janeiro entre les quinze pays de l'Union européenne et 33 chefs d'Etat ou de gouvernement de pays d'Amérique latine et de la zone Caraïbes, afin d'établir un «partenariat stratégique» apte à contrebalancer l'influence américaine en Amérique latine, un marché de 500 millions de consommateurs.

La visite de Pascal Couchepin et des patrons de l'économie suisse se déroule au moment où le Brésil émerge beaucoup plus rapidement que prévu. Au milieu de la crise, les experts tablaient sur une compression de 3,8% du PIB brésilien cette année. Aujourd'hui, on pense que la croissance devrait frôler 0%, mais les plus optimistes misent déjà sur un chiffre positif et sur une croissance d'environ 3% en l'an 2000. Le Brésil renouerait ainsi avec le rythme obtenu durant la décennie (2,4%). Le real reprend des couleurs face au dollar. Le billet vert se négocie depuis fin mars dans une fourchette allant de 1,60 à 1,80 real. Au plus fort de la crise de change (fin février), un dollar valait 2,15 reals. Avant la dévaluation de mi-janvier, il s'échangeait contre 1,20 real.

La crise laisse des traces

Les taux d'intérêt, qui avaient bondi pour atteindre 45%, étranglant une classe moyenne trop rapidement endettée et avide de biens de consommation, se sont assagis, évoluant autour de 20%. Le mouvement de baisse devrait continuer, allégeant les charges financières des entreprises et le budget des ménages. L'inflation semble maîtrisée avec un objectif de 8% pour l'année en cours. Le chômage se réduit quelque peu, passant d'un pic de 8,92% en mars à 8,37% en mai. Le marché automobile se reprend et le constructeur Ford vient de décider de geler son plan de suppression de 15% de son effectif.

Le Brésil doit cependant faire face au mécontentement grandissant de ses voisins, et de l'Argentine en particulier, envahie de produits brésiliens rendus très bon marché par la chute du real. Cette tension risque d'agir sur la dynamique du Mercosur.

Huitième plus importante puissance économique au monde, le Brésil se sent d'ailleurs suffisamment fort pour se faire désirer – et tout le sous-continent avec – à la fois des Etats-Unis et des Européens. La crise de 1998-1999 laissera cependant des traces.

Outre les tensions externes, le gouvernement de Fernando Henrique Cardoso doit aussi régler l'irritation croissante de ses puissants Etats (et en particulier du riche Minas Gerais gouverné par Itamar Franco, précédent président de la République) qui lui disputent le gâteau fiscal.

La décision d'introduire une taxe sur les transactions financières va certainement contribuer à réduire un déficit public qui a légèrement diminué, passant de 120 milliards de reals en mars (un dollar s'échange contre 1,75 real) à 118 milliards en avril, mais elle pourrait freiner le mouvement de retour sur le marché boursier. L'indice Bovespa de la Bourse de São Paulo tutoie à nouveau les 12 000 points alors qu'il avait chuté sous la barre des 6000 points début septembre.

80 000 personnes salariées par des firmes suisses

Vendredi, le quotidien des affaires Gazeta Mercantil annonçait aussi le feu vert du tribunal suprême à l'instauration d'une taxe de 3% sur le bénéfice des entreprises des secteurs de l'électricité, des télécoms, des mines et du pétrole. Cet impôt apporterait 4 milliards de reals dans les caisses de l'Etat.

La Suisse est un important partenaire commercial et industriel du Brésil. En 1998, les exportations de produits made in Switzerland à destination du pays latino-américain ont crû de 13,7%, à 1,2 milliard de francs. A lui seul, le Brésil représente le tiers de la valeur des exportations vers l'Amérique latine (lire notre infographie). Les importations de produits brésiliens ont également augmenté, de 16,7% à 400 millions de francs. Mais la crise qui a secoué ce pays en automne et en hiver dernier laisse des traces: de janvier à mai 1999, les exportations se sont tassées de 18 millions de francs et les importations ont fléchi de 9 millions de francs.

Avec des investissements directs au Brésil valant à fin 1997 4,3 milliards de francs, la Suisse occupe un flatteur 5e rang, derrière les Etats-Unis, l'Allemagne, la Grande-Bretagne et le Japon. Cette forte position vaut qu'on déroule le tapis rouge à la délégation helvétique. Lors du récent sommet de Rio de Janeiro, les Brésiliens ont insisté pour que l'Europe s'ouvre davantage aux produits agricoles latino-américains. Dans le cas de la Suisse, c'est plutôt la confiance des industriels helvétiques que les responsables brésiliens des affaires économiques recherchent. Elle s'est rarement démentie, malgré la vente ou la fermeture de quelques unités: avec 80 000 employés, les entreprises suisses occupent uniquement au Brésil plus de la moitié de l'effectif qu'elles salarient dans l'ensemble de l'Amérique latine (157 000 personnes).