La 8e Conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) s’ouvre sous les pires auspices aujourd’hui à Genève. Les négociations du Cycle de Doha sont en panne. La récession guette l’Europe, ce qui pénalisera l’ensemble de l’économie mondiale. Dans l’interview accordée au Temps, Pascal Lamy, le directeur de l’OMC, explique le contexte dans lequel le multilatéralisme est en panne.

Le Temps: A quoi va servir cette conférence?

Pascal Lamy: C’est l’occasion pour les ministres pour faire le point sur l’ensemble des activités de l’OMC et de nous indiquer ce que nous devons faire durant les deux prochaines années. Ce n’est pas une réunion de négociation ou de crise.

– Face à la panne de Doha, vous aviez souhaité un «Early Harvest» (moisson précoce) pour les pays les moins avancés (PM) à cette conférence? Pourquoi l’échec?

– Parce que les pays, au lieu de prendre les sujets des PMA seuls, ont ajouté d’autres enjeux. On est reparti dans un mini-engagement unique.

– Quel type de résolution aimeriez-vous que les ministres adoptent à la clôture de la conférence samedi?

– Qu’ils donnent des instructions à leurs négociateurs de bouger leurs positions dans les négociations du Cycle de Doha. C’est leur responsabilité.

– Que peut faire l’OMC pour aider à la sortie de crise?

– Nous pouvons aider les membres à faire ce pourquoi ils sont ensemble à l’OMC, c’est-à-dire ouvrir les échanges, maintenir les marchés ouverts et résister aux tentations protectionnistes, étant entendu qu’elles sont plus fortes en cas de crise économique et sociale. Pour l’instant, il n’y a pas eu de dérapage grave, mais nous voyons des signaux qui ne vont pas dans le bon sens.

– Comment évoluent les échanges internationaux dans le sillage de la crise?

– Je serais surpris qu’il n’y ait pas de baisse l’année prochaine. Je ne crois toutefois pas à une réduction aussi forte qu’en 2009. Pour 2012, je suis préoccupé par le resserrement du crédit et donc le financement du commerce qui n’est pourtant pas une activité à risque. Cela pourrait affecter les exportations pour certains pays.

– Est-ce que le contexte politique et économique vous rend la tâche plus difficile?

– La conférence ministérielle a lieu dans un contexte général difficile qui s’aggrave. Il y a la crise, mais aussi un problème dans la gestion de la crise. Il y a manifestement un déficit d’énergie chez les décideurs pour répondre aux défis internationaux. Quel que soit le niveau, les décisions sont prises à coups de compromis. Mais en période de crise, les pays sont moins prêts à accepter des compromis. La crise, parce qu’elle mord dans le tissu économique et social, affaiblit l’autorité. C’est différent en Suisse, mais regardez les pays autour; tous les gouvernements sont sous pression de l’opposition et de la rue. Ils sont donc sur la défensive sur le plan national, ce qui épuise leur énergie pour agir sur le plan international. Le système international ne peut pas aller bien si ses composants nationaux vont mal.

– Avez-vous l’impression qu’on creuse notre trou?

– Oui. Il n’y a pas un endroit sur la planète qui ne subit pas un ralentissement. Je reviens de Chine. Leur taux de croissance reste certes élevé, mais il va baisser de 1 à 2%. C’est beaucoup et la baisse sera fortement ressentie. Nous sommes dans un cercle vicieux. Cette réunion ministérielle doit aussi s’exprimer sur cette question. Le chacun pour soi qui se répand nous éloigne de la sortie de crise.

– Votre sentiment est-il partagé par les dirigeants européens?

– Les Européens! Mais ils ne sont qu’une partie de la crise. Regardez le Japon, regardez les Etats-Unis! L’Europe est un microcosme. C’est le cosme qui va mal. L’Europe est le seul système de gouvernance supranational de la planète, un laboratoire de l’international. Elle présente les mêmes symptômes que ceux de la crise globale.

– Les dirigeants ont-ils pris conscience du problème?

– Rationnellement, ils savent très bien qu’on sortira plus vite ensemble en faisant des compromis nécessaires, mais encore une fois, ces compromis nécessitent une énergie politique qui, pour l’instant, fait défaut.

– Ne craignez vous pas que la crise apporte de l’eau au moulin de ceux qui revendiquent le nationalisme économique?

– Bien sûr qu’il y a un risque parce que même si nous savons que le protectionnisme ne protège pas, ou ne protège plus, il reste qu’en cas de crise, on y pense sérieusement. Aux Etats-Unis ou en Europe, certains y pensent.

– Que pensez-vous des inégalités qui, selon un récent rapport de l’OCDE, continuent à se creuser? – Sur le plan global, des millions de personnes sortent graduellement de la pauvreté. Par contre, les inégalités se creusent à l’intérieur des pays. Pour moi, c’est un problème. D’aucuns considèrent que l’inégalité est un facteur motivant et stimulant d’innovation, mais ce n’est pas mon cas. Ce n’est pas la globalisation qui explique l e phé nomène puisque des millions de pays échappent à la pauvreté grâce à la globalisation. Certains pays font beaucoup mieux que d’autres dans la globalisation. Pourquoi? Parce que les inégalités sont les résultats des politiques nationales de redistribution de la richesse, des politiques sociales et d’éducation. La transformation des sociétés fait aussi qu’il y a de plus en plus de riches dans les pays pauvres et de plus en plus de pauvres dans les pays riches. Dans les grands pays émergents, la structure de développement fait qu’il y a un creusement des inégalités dans les premières phases de décollage économique.

– Monsieur Lamy, êtes-vous résigné, déprimé?

– Non. Je passe mon temps à parler aux responsables politiques et économiques et je poursuis ma mission avec autant d’énergie. Mais en même temps, je dois être lucide. La situation actuelle est mauvaise et elle se détériore. Au dernier G20, j’ai vu les dirigeants mondiaux crispés, fatigués et épuisés par cette crise qui sape leur autorité, leur base politique, leur légitimité et leur confiance. C’est une réalité qu’il faut constater.

– Faut-il une sorte de gouvernement mondial, avec les patrons des organisations internationales par exemple, pour affronter la crise?

– Nous avons une influence très limitée sur les dirigeants politiques. Et souvent cette influence est plus grande lorsque nous ne l’utilisons pas publiquement. Nous sommes à leur service. Y compris, de temps en temps, pour leur montrer une vérité qui n’est pas forcément celle qu’ils ont envie de voir. Le problème fondamental est que les problèmes internationaux n’occupent pas assez de place dans le débat politique intérieur. Il faut localiser les problèmes globaux et non pas globaliser les problèmes locaux.