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Pascal Lamy livre son bilan de directeur aux Etats membres de l’OMC

Le Français a popularisé et fait croître l’entité. Mais il laisse derrière lui certains chantiers inachevés. Dans son discours d’adieu, il a prodigué des conseils à son successeur, le Brésilien Roberto Azevêdo

Huit années ont passé. Le second mandat de Pascal Lamy, directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), prendra fin le 31 août. L’occasion, mercredi devant le Conseil général – organe suprême de l’institution basée à Genève –, de prononcer un discours de révérence.

«La Chine a accédé au statut de leader mondial de l’exportation, activité dans laquelle les pays en développement comptent à présent pour plus de moitié; cela après avoir traversé deux crises alimentaires en plus de celle de 2008, sans oublier les quelques catastrophes naturelles qui ont perturbé les chaînes de production mondiales…» énuméra en préambule Pascal Lamy, qualifiant, in fine, le travail de l’OMC d’inachevé.

Selon lui, la négociation commerciale demeure une fonction centrale pour l’institution, dont le budget annuel tourne autour de 200 millions de francs et qui emploie 650 salariés, ce qui est moins que d’autres organismes internationaux. Si le système multilatéral – ou plurilatéral – fonctionne, d’après le responsable, il a besoin d’ajustements conceptuels.

A commencer par le Cycle de Doha, dont le menu «mériterait d’être enrichi avec des enjeux plus d’actualité» (services, investissements, etc.). «A ce stade, l’OMC ne risque pas de tomber dans l’insignifiance, mais fait face à un problème de crédibilité», a-t-il résumé. Parmi les exemples de succès de l’entité, Pascal Lamy a cité la conférence ministérielle de Hongkong en 2005 et l’accord sur les marchés publics (en cours de ratification).

Il a aussi évoqué le mécanisme pour la transparence des traités commerciaux régionaux (ndlr: 100 accords ont été décortiqués à Genève depuis 2006), et la facilitation des procédures d’accession à l’OMC pour les pays les moins avancés (PMA), etc. En huit ans, seize pays ont rejoint l’institution, dont la Russie et cinq PMA, dont le poids économique cumulé équivaut à celui de l’Allemagne. «Je suis convaincu que la conférence de Bali en décembre sera une nouvelle percée», a-t-il précisé.

Toutefois, a prévenu Pascal Lamy, il faut prendre garde à ne pas créer une OMC à deux vitesses: entre les membres récents et les autres Etats, n’ayant pas négocié les mêmes conditions tarifaires. De la même manière qu’il ne faut pas surestimer l’essor des initiatives (méga) régionales ou bilatérales face au multilatéralisme.

«Devant la crise et le chômage, les gouvernements peinent à ménager leurs opinions publiques. Le problème de la libéralisation des échanges se pose partout, que ce soit dans ou hors de l’OMC», a-t-il relevé. Et d’inventorier quelques échecs de pourparlers en vue d’accords préférentiels, comme la zone américaine de libre-échange.

Aujourd’hui, a rappelé Pascal Lamy dans son discours d’adieu, les barrières non tarifaires – politiquement plus sensibles car touchant parfois à des questions de santé publique – ont pris une importance prépondérante. «A nouveau, les autorités locales ne pourront pas se dispenser de mieux communiquer et expliquer ces enjeux à leur population», a repris Pascal Lamy.

Son conseil pour rendre le processus de négociation plus efficace: exploiter davantage l’expertise du secrétariat de l’OMC. «Pour l’heure, ce capital intellectuel est sous-exploité», a-t-il regretté. Contrairement aux mécanismes de règlement des conflits qui, lui, fonctionne à plein régime (ndlr: 58 plaintes depuis 2005, dont un record de 27 l’an passé). «Le défi principal, ici, consiste à gérer les pics d’activité, en particulier les procédures d’appel», a-t-il précisé. Avant d’ajouter que les bons offices, la médiation et l’arbitrage mériteraient d’être plus souvent actionnés.

En huit ans, il n’en a été fait usage qu’une seule fois (ndlr: plainte en 1996 contre l’Union européenne sur l’importation de bananes, par des pays du continent américain). L’OMC est devenue LA source mondiale d’in­formation commerciale, a-t-il ajouté.

Depuis 2005, elle s’est aussi plus largement ouverte au public genevois et à la société civile, mais doit encore mieux articuler l’implication des ministres et des capitales dans ses mécanismes de négociation. «Trop de temps passé avec les ambassadeurs, et vous perdez le lien ministériel. Trop de temps avec les ministres, et les diplomates s’affolent, a expliqué Pascal Lamy. Mon successeur devra trouver la bonne mesure. La mienne n’a pas toujours porté ses fruits.»

Un chapitre entier du discours était précisément consacré au Brésilien Roberto Azevêdo. «Le directeur général représente l’OMC, mais il ne faut pas qu’il vive sur Vénus alors que les Etats habitent sur Mars, a illustré Pascal Lamy. Les membres tantôt vous choient, tantôt vous aboient dessus; il faut donc apprendre à utiliser ces deux forces pour atteindre les buts de l’institution.»

«Trop de temps passé avec les ambassadeurs, et vous perdez le lien ministériel»

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