Nous retrouvons Pascal Meyer un matin au bureau. Une journée comme une autre chez QoQa, même si aucune journée ne se ressemble chez le champion romand de la vente en ligne. Sur le site de QoQa, chaque jour se vend un nouveau produit pendant vingt-quatre heures dont le nombre d’exemplaires est limité. La formule a démarré fort au lancement de l’entreprise en 2005 et le succès se confirme. La société continue de grandir, ajoute des verticales spécialisées (sur la nourriture avec Qooking, le sport avec QSport, le vin avec QWine, etc.) et son fondateur recherche toujours avec son équipe à améliorer la formule. QoQa a vendu des Rolex ou des Tesla à des prix inouïs mais ce qui amuse le plus le patron, c’est d’avoir proposé à sa communauté un accès à un Picasso dans une approche originale de démocratisation de l’art

Pascal Meyer – un solide Jurassien de 38 ans – tient de la pop star dans le monde des start-up. Surprésent dans toutes les conférences dans le domaine de la technologie et de l’entrepreneuriat en Suisse romande, il conseille autant ceux qui se lancent que des poids lourds de l’économie en recherche de renouvellement. Comme le dit l’un de ses proches, «Pascal a 1000 idées à la seconde et son anticonformisme fait que rien ne lui semble impossible».

Ce matin-là, chacun se «checke» pour se saluer, des millennials occupent l’immense open space et ce n’est rien par rapport à l’espace de logistique (bientôt 4000 m2) qui ressemble désormais plus à celui d’Ikea qu’à celui d’un site d’e-commerce. Pascal Meyer ne porte pas son «one piece rose», longtemps sa signature: la journée qui s’annonce chaude sur Bussigny l’a incité à mettre des bermudas. Entretien dans la salle de conférences encombrée des indispensables post-it de la séance de la veille et des échantillons de produits bientôt en vente.

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Le Temps: Parce que QoQa a une image fun, une des questions qui reviennent souvent au sujet de l’entreprise tient à son réel succès. Comment vont les affaires?

Pascal Meyer: Nous avons un chiffre d’affaires solide et une croissance forte: nous atteignons 70 millions de francs de ventes l’an dernier alors que nous étions à 10 millions en 2010 et 20 millions en 2012. Nous employons désormais une centaine de collaborateurs. QoQa se porte très bien, notre bénéfice est intégralement réinvesti dans la boîte, et il n’y a que les gens trop sérieux qui croient que je fais le pitre.

Comment expliquer un tel décollage?

Ce succès revient avant tout à l’équipe, à notre capacité de tout le temps nous remettre en question, notamment au niveau de la technologie, et d’écouter tout le temps notre communauté. Nous impliquons de plus en plus nos membres dans le développement de produits. Ainsi, les QoQasiens ont donné leur avis sur un couteau que nous avons développé avec Suiza avant sa mise en vente sur notre plateforme. Idem avec des acteurs comme Caran d'Ache ou Reuge.

Au-delà de l’annonce séduisante, est-ce vraiment une manière d’améliorer le chiffre d’affaires?

Bien sûr. Nous avons par exemple fait tester un paddle à cinq de nos membres qui ont proposé des modifications. Ces testeurs sont devenus par la suite des ambassadeurs et continuent de développer le produit afin de le pousser encore plus loin. Leur avis neutre plutôt que commercial résonne très fort dans la communauté. L’ère du bullshit commercial, c’est fini.

Vous avez commencé avec une idée, celle de vendre un produit par jour dont les stocks sont limités, mais l’affaire a pris de l’ampleur. Comment garder cet état d’esprit start-up?

Nous avons fait rentrer un actionnaire très minoritaire il y a quelques années, la famille Lamunière, mais je reste majoritaire. Nous avons une philosophie de croissance très rationnelle. Nous grandissons grâce aux fruits de notre travail, car il est impossible pour moi de griller du pognon que je n’ai pas. Nous avons dû faire évoluer notre mode de management mais nous restons une équipe très soudée et nous réfléchissons à une manière d’intéresser nos employés aux résultats.

Une nouvelle étape arrive toutefois avec la construction d’un nouveau siège. Vous vous lancez dans l’immobilier?

Nous lançons un projet à 50 millions de francs qui accueillera près de 400 personnes sur 15 000 m2 dont nous serons avant tout les locataires. Mais un locataire premium, en quelque sorte, car ce bâtiment qui sera situé à Bussigny, à 2 minutes de la gare et face à la Venoge, répondra à nos exigences. Souvent, les promoteurs construisent des immeubles et ils attendent les locataires en espérant que ça marche. Mais les gens veulent plus que cela! Il faut créer une atmosphère, une émulation.

Comment a débuté un tel projet?

Nous sommes partis il y a trois ans dans la Silicon Valley. Nous avons adoré les lieux d’échanges et de rencontres que nous avons testés sur place: il y a souvent une fantastique énergie avec des gens très différents qui échangent à propos de leurs projets. Nous n’avons pas vraiment cela en Suisse. Nous voulions lancer un projet similaire mais qui nous ressemble. Le QCenter, c’est son nom, ce sera un peu notre Silicon Papet. Nous souhaitons accueillir en plus de notre propre activité des acteurs impliqués dans l’innovation ainsi que toute une partie de services pour les résidents. Nous développons une app qui permettra d’avoir accès à tous les services du QCenter avec des possibilités de rendez-vous médicaux super rapides, par exemple.

Et comment est-il organisé?

Nous avons un partenaire proche, Arveron, à Genève, qui gère le projet porté par QoQa, et trois investisseurs potentiels qui ne sont ni des fonds ni des acteurs de l’immobilier traditionnel, plutôt des personnes privées dont l’une d’entre elles souhaite dupliquer le concept ailleurs. Nous avons plein d’idées pour développer le QCenter, tout en ayant conscience qu’il faudra en laisser tomber certaines et que d’autres seront carrément mauvaises. Nous avons par exemple dû renoncer à l’idée d’installer une crèche, un vrai casse-tête. Nous avançons déterminés mais humbles.

C’est un grand espace de «coworking»?

Plus que cela. Nous sommes plus dans le registre de l’accélérateur à la californienne. On veut aussi bien de jeunes entrepreneurs, qui pourront bénéficier des conseils et de l’expertise des membres présents, que de grandes entreprises. Plusieurs d’entre elles, de grands noms de l’économie suisse, ont de l’intérêt pour le projet et souhaitent installer au QCenter des équipes planchant sur des projets innovants. Au bout d’une semaine dans ce bain, une start-up ou un acteur plus établi peut créer un prototype bien fichu.

La proximité suffira-t-elle à faire que les gens se parlent?

Nous travaillons sur la signalétique afin que ceux qui souhaitent collaborer ou ceux qui ont une compétence pointue puissent se signaler au reste des résidents. Nous voulons organiser l’espace par zones avec, par exemple, un coin gratuit pour les étudiants avec une atmosphère cool mais peut-être bruyante et un autre endroit plus calme pour avancer sur les projets. Nous avons organisé des focus groups à ce sujet et beaucoup d’idées très valables en sont sorties.

Comment QoQa va-t-il s’investir dans cet accélérateur?

Au milieu de l’espace de coworking, nous installerons notre équipe du pôle innovation qui sera disponible pour animer ou répondre à des questions. Nous réfléchissons à un paiement au jour ou à l’heure; si la personne veut rester plus d’un mois alors elle louera un espace.

Pourquoi les grandes entreprises viennent voir ce qui se fait chez QoQa?

Dans toutes les salles de conférences de toutes les grandes boîtes du monde, il y a un manque d’air frais et de créativité. Il est très difficile pour elles de concrétiser leurs idées rapidement. La plupart du temps, quand le stade de la commercialisation est atteint, l’idée développée est passée de mode. Ces boîtes viennent pour ralentir le «time to market».

Comment transposer votre approche aux grands groupes?

C’est à la fois du «design thinking» et de la méthode agile. La plupart du temps, les entreprises n’écoutent plus leurs clients. Elles n’organisent pas assez de rencontres avec ces derniers et elles ne réfléchissent pas assez à leurs cibles. Nous sommes plutôt bons dans cette approche, mais attention, cela se fait de manière assez abrupte. On coupe souvent la parole à ceux qui aiment partir dans de longues explications pour plaire à leurs chefs ou épater leur auditoire. L’exercice est très minuté mais, à la fin, il en ressort vraiment des réflexions intéressantes.

Mais quel est le modèle d’affaires pour cette offre?

Nous souhaitons offrir cela aux petites boîtes et faire payer les grandes! C’est fini les baux de cinq ans pour s’installer dans un lieu, même aussi chouette que sera notre QCenter. Nous optons pour des baux flexibles. Et cela plaît. Nous avons déjà loué 60% de l’espace alors que le bâtiment sortira de terre fin 2020.

Quel sera le prix du mètre carré?

Ce sera entre 200 et 300 francs et, ce qui fera la différence, c’est ton implication dans le bâtiment. Si tu fais des animations et que tu proposes des services utiles à la collectivité, ce sera moins cher. Il faut pousser cet aspect communautaire. La boîte qui veut des bureaux fermés et rester avec un haut niveau de confidentialité, ce sera plus cher.

QoQa est un aimant à start-up. Soit elles viennent vous voir pour commercialiser leurs premiers produits chez vous, soit tout simplement pour prendre des conseils. Le QCenter va-t-il servir à canaliser cet engouement?

C’est vrai que nous recevons beaucoup d’entrepreneurs, chaque semaine, c’est un défilé. A chaque visite, je prends un de mes gars avec moi au hasard et en trente minutes nous essayons d’orienter l’entrepreneur qui vient nous voir. Parfois, c’est carrément horrible, mais il y a bien sûr des pépites. J’adore ce rôle. Donner en toute modestie des conseils, c’est incroyablement enrichissant. Nous privilégions ceux qui ont une bonne idée et qui ne réfléchissent pas immédiatement en termes de retour sur investissement. Certains sont restés dans nos bureaux quelques jours voir plus.

Cela pourrait toutefois devenir une activité plus organisée?

Oui, bien sûr. Nous connaissons beaucoup de gens dans la région qui souhaitent investir dans de bonnes idées et nous connaissons beaucoup de start-up qui sont déjà au deuxième round de financement. Pourquoi ne pas imaginer un event fermé avec 100 personnes max, les start-up se présentent et on fait avancer les projets?

Vous avez mis en avant très tôt le rôle de la communauté – 570 000 membres aujourd’hui – dans le développement de votre entreprise, les fameux QoQasiens. En quoi sont-ils un levier?

Nous avons acquis pour les fêtes de fin d’année un Picasso avec la contribution de notre communauté. L’opération a eu un formidable succès et nous avons passé un accord avec le Mamco pour que nos membres puissent venir voir leur tableau. Ils vont désormais voter pour savoir où sera montré le Picasso la prochaine fois.

Le monde de l’art vous a ouvert les bras?

Nous avons eu un soutien immédiat de Lionel Bovier au Mamco. Nous avons ainsi scanné le tableau de Picasso grâce à la technologie de la start-up de l’EPFL Artmyn. Chacun des 25 000 donateurs pourra activer sa carte lors d’une visite et bénéficier d’une vision en profondeur de celle-ci et avoir des infos supplémentaires sur le tableau. Il sera projeté sur un grand écran avec une possibilité de zoomer sur n’importe quelle partie. Ce sera une très belle expérience multimédia. L’approche a interpellé la presse dans le monde entier et plein de musées nous approchent pour savoir comment capter l’attention d’un nouveau public. Le fils de Picasso, Claude, a adoré la démarche de démocratisation de l’art et le projet, surtout que toute la plus-value qui sera générée sera distribuée à des associations choisies par la communauté.

L’histoire ne fait que commencer?

Oui, on nous propose désormais d’acheter un Van Gogh et des gens de la blockchain nous ont contactés pour sécuriser les œuvres et vendre des parties en émettant un ICO (ndlr: initial coin offering). Nos développeurs ont sept ans de travail planifié, nous avons encore pas mal d’idées en stock.

La Poste a passé un accord très préférentiel avec Amazon qui va venir bousculer le marché suisse de l’e-commerce. Cela vous déstabilise?

Ce n’est pas cool de la part de La Poste de faciliter les conditions au numéro un mondial. D’un autre côté, si ce n’avait pas été eux qui prenaient ce contrat, DHL ou un autre l’aurait fait et on se serait moqué de l’opérateur historique. Je suis globalement content qu’Amazon arrive. Quand un concurrent de cette taille arrive, il fait plus peur aux gros du marché suisse comme Digitec Galaxus qu’à de petits acteurs comme nous. La bataille sera rude et pas à armes égales, Amazon a sa logistique en Allemagne pour des raisons de coûts. A nous d’être créatifs, d’avoir toujours de l’originalité dans nos produits et services mais aussi notre logistique. Nous réfléchissons ainsi à créer des points de livraison chez des QoQasiens très actifs afin que d’autres membres puissent venir chercher leur paquet chez eux. Cette idée de toujours créer des liens entre les gens, c’est ce qui nous caractérise.


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4 dates

4 juillet 1994: Mon premier jour de travail (à l’usine) pour gagner mes premiers francs.
14 décembre 2005: Démarrage de l’aventure QoQa.
19 mai 2007: Décès de ma maman (une personne très importante pour moi).
24 avril 2016: Naissance de ma fille Lily.