Entre-Temps...

Mais où est donc passée l’inflation?

OPINION. Le commerce en ligne se caractérise par une flexibilité immédiate des prix. Cette révolution aura-t-elle raison de l’inflation?

Aujourd’hui, l’inflation est comme l’Arlésienne dans l’opéra de Bizet: tout le monde en parle, personne ne la voit. Il y a deux semaines, Jay Powell, le président de la Réserve fédérale, a renoncé à ajuster les taux d’intérêt aux Etats-Unis. Il a déclaré faire preuve de «patience» face à une situation compliquée. L’économie est robuste, l’industrie crée des emplois. Tout devrait concourir à une pression sur les prix: et pourtant rien.

En dix ans, les banques centrales des Etats-Unis, de l’Europe et du Japon ont injecté plusieurs trilliards de dollars dans l’économie. Leurs bilans combinés ont quadruplé pour atteindre aujourd’hui 14 800 milliards de dollars. Et toujours pas d’inflation en vue. Les derniers chiffres sur les prix montrent le Japon, la Suisse, Singapour et le Danemark toujours en dessous des 1%. La plupart des pays industrialisés naviguent en dessous ou autour du seuil fatidique des 2%. Seules la Turquie et l’Argentine connaissent une hyperinflation. Que s’est-il passé?

La mondialisation comme premier facteur 

L’explication traditionnelle est que la globalisation a poussé les prix vers le bas. Il y a trente ans, les différences salariales étaient considérables. Entre l’Asie et les pays occidentaux, les écarts étaient de 1 à 30, avec l’Europe centrale de 1 à 15. En globalisant la chaîne des valeurs, les entreprises des pays industrialisés, et aujourd’hui celles des pays émergents, gardent leurs coûts de production au plus bas. Certes, ces différences s’estompent, mais de nombreux pays restent attractifs, comme le Vietnam, la Birmanie ou l’Inde.

La deuxième explication tient à l’impact de la révolution technologique. Le commerce électronique réunit aujourd’hui 2,8 milliards de personnes qui dépensent environ 1800 milliards de dollars par an. Or les entreprises qui gèrent ces plateformes de commerce, comme Amazon ou Alibaba, peuvent changer leurs prix plusieurs fois par jour. Si un concurrent arrive sur le marché, il leur est facile de diminuer leur prix drastiquement pendant quelques jours pour l’attaquer de front. Puis, une fois le mal fait, de remonter leurs prix.

Même schéma pour les médias 

La même approche se retrouve dans les médias. Un journal en ligne pourra par exemple ouvrir gratuitement et temporairement son site pour attirer des lecteurs lorsqu’il a un scoop. Puis, le lendemain, il le refermera et rétablira l’accès payant. Les affaires en ligne se caractérisent par une flexibilité immédiate des prix. Elle ne se reflète pas dans les statistiques officielles.

Les grands acteurs de l’économie numérique ne subissent pas les fluctuations des prix, ils les font. Ils ne sont pas les victimes de l’inflation mais ils l’influencent. Ces faiseurs de prix au quotidien inquiètent les banques centrales. Lors de leur dernière réunion à Jackson Hole au Wyoming, elles se sont posé la question de l’impact de ces pratiques sur les statistiques traditionnelles et leurs décisions.

Comment, en effet, baser son action sur des statistiques calculées mensuellement alors que les prix évoluent de manière journalière? De nombreuses sociétés utilisent désormais les achats en ligne, sur un ordinateur ou un smartphone, pour recueillir des statistiques plus pertinentes sur l’évolution des prix. Ce n’est que le début d’une tendance qui va permettre aux entreprises de coller leur stratégie au plus près de l’évolution des marchés.

Mais l’inflation a-t-elle complètement disparu? Eh non! Il y a un domaine où elle a perduré durant toutes ces années: c’est l’inflation sur les infrastructures et les biens de production. Les prix n’ont cessé de grimper même après la crise de 2008. Pourquoi? Précisément parce que ces domaines sont moins impactés par la globalisation, un pont ou un aéroport ne vient pas par cargo de Chine, ni par le commerce en ligne – difficile d’acheter une usine sur internet.

La disparition de l’inflation est donc un signe des temps ou plutôt de la sophistication de l’économie moderne. La multiplication des acteurs économiques et l’instantanéité des décisions semblent avoir eu raison de ce vieux fléau – pour le moment…


Chroniques précédentes 

Publicité