Ils étaient quelques dizaines, jeudi, rassemblés – et confinés par la police – sur la place centrale de Davos, à une distance suffisamment lointaine de la salle des congrès pour ne pas être vus ni entendus par les participants au World Economic Forum (WEF).

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Du froid glacial ont émergé quelques cris, quelques chants, en français et en allemand, et des revendications au mégaphone. La manifestation organisée par les Jeunes Socialistes Suisses (JUSO), auxquels se sont greffées quelques autres organisations, s’est déroulée dans une atmosphère bon enfant et pacifiste.

Plus tôt cette semaine, il y a aussi eu quelques rassemblements dans des villes suisses, à Berne, Genève et Lausanne notamment. Mais le constat est clair: le temps des mobilisations massives et des confrontations directes et brutales du début des années 2000, lorsque le mouvement altermondialiste battait son plein, semble révolu.

Des rebelles institutionnels?

En 1999, les émeutes de Seattle, avec ses 40 000 manifestants, étaient parvenues à éclipser le sommet de l’OMC. Deux décennies plus tard, l’altermondialisme a-t-il disparu? «Non, il n’est pas mort, répond Bertil Munk, vice-président de JUSO. Mais il y a sans aucun doute une habituation, une impression de redondance à la mobilisation, parce qu’on ne voit aucun changement.»

De nombreux ouvrages ont analysé l’évolution d’un mouvement qui a connu son heure de gloire il y a 20 ans. Globalement, les auteurs estiment qu’il a perdu de son originalité, de sa spontanéité et de sa fraîcheur. Le parti de Jean-Luc Mélenchon, La France insoumise, est souvent cité en exemple d’une forme d’institutionnalisation d’un courant qui brillait par l’hétérogénéité de ses partisans.

En face, au chaud, dans les travées de la salle de Congrès, on considère que le WEF a changé. Que son message est moins aisé à contester frontalement. Il vante désormais l’inclusion et la cohésion sociale, entre autres. Son casting aussi a évolué. «Cela ne se voit peut-être pas depuis l’extérieur, mais les ONG sont désormais non seulement invitées au Forum, elles sont aussi écoutées», fait remarquer un chef d’entreprise habitué du rendez-vous davosien.

Plus de prix de la honte

Depuis 2015, l’ONG Public Eye (ex-Déclaration de Berne) ne profite d’ailleurs plus de la vitrine mondiale du WEF pour remettre son «Public Eye Award», ce «prix de la honte» décerné chaque année à une multinationale. «Ce n’est plus le meilleur lieu pour adresser nos revendications en matière de régulation des multinationales. Il a perdu de sa force symbolique», justifiait alors sa porte-parole.

Bertil Munk est persuadé que le virage du WEF relève de l’hypocrisie. «On nous dit qu’ils font des efforts, mais nous pensons que c’est davantage du nettoyage que de la sincérité. Ce rendez-vous existe avant tout pour l’ordre néolibéral.»

En mars dernier, le 13e Forum social mondial au Brésil a tout de même mobilisé des dizaines de milliers de personnes. La colère et le ressentiment demeurent. Néanmoins, le mouvement altermondialiste est devenu moins visible, concède la secrétaire générale d’ATTAC. A l’occasion des 20 ans de l’organisation, en décembre dernier, Annick Coupé en analysait l’une des raisons: «Avec l’élection, par exemple, de Donald Trump, qui défend à la fois un libéralisme fort et un protectionnisme opportuniste, les cartes sont brouillées.

Un ultralibéralisme plus diffus

Dans les milieux contestataires, on se souvient aussi volontiers de la volte-face du Français Olivier Blanchard, alors chef économiste du FMI. En 2013, il publie une note de travail dans laquelle il reconnaît, du bout de la plume, que les mesures d’austérité, imposées notamment à la Grèce, n’ont pas eu les effets escomptés pour relever le pays.

Un FMI qui fait son mea culpa. Une OMC qui vit une crise existentielle. Un populisme qui monte en puissance. Des inégalités qui continuent d’augmenter… C’est un fait que tout le monde admettait cette semaine à Davos: la politique et l’économie mondiales sont aujourd’hui autrement plus complexes. A identifier, et donc à combattre frontalement. Le courant ultralibéral et le libre-échange à tous crins, alors présentés comme une religion au tournant du millénaire, sont plus diffus.

Jeudi sur la place centrale de Davos, toutes sortes de revendications étaient brandies sur les pancartes des manifestants: le climat bien sûr, mais aussi les inégalités, les réfugiés, la fiscalité, Jair Bolsonaro, le racisme, l’Ukraine, l’OTAN, la cause LGBT, ou celle des femmes. Comme si les contestataires ne savaient plus vraiment à quel ennemi ils devaient s’opposer.