Au cœur des marchés

La patience a aussi des limites

Contrairement à la dernière réunion de la BCE ou à la décision récente de la BNS, il n’y a pas eu de surprise du côté de la Réserve fédérale mercredi passé. Le taux directeur est resté fixé à 0,25%, soit le même niveau qui prévaut maintenant depuis plus de six ans. Tout au plus quelques changements mineurs dans le communiqué qui a suivi sa réunion: les créations d’emplois sont dorénavant fortes plutôt que solides, le rythme de croissance est lui passé de modéré à robuste, tandis que les attentes d’inflation ont maintenant baissé substantiellement. Bref, l’économie est sur la bonne pente, mais pas (encore) l’inflation qui s’éloigne – par le bas – de l’objectif de la Fed. D’autant que si l’on rajoute les «quelques inquiétudes sur les développements internationaux», sans plus de précisions, ce qui permet d’englober toute une série d’éléments, comme par exemple la faible croissance et les risques plus accrus de déflation dans les autres économies développées ou la situation fragile de plusieurs économies émergentes, il n’y a clairement pas d’urgence à resserrer le plus grand robinet monétaire mondial. En remontant les taux maintenant, elle se retrouverait donc à contre-courant de tous ses plus grands partenaires et rivaux commerciaux qui sont eux toujours en train d’assouplir leur politique monétaire (le Canada est le dernier exemple en date), ce qui accentuerait encore cette divergence et renforcerait ainsi, probablement outre mesure, la tendance haussière du billet vert.

Toutefois, cette situation attentiste de la Fed n’est pas destinée à perdurer. Si les premiers effets de la chute du prix du baril se sont rapidement manifestés à travers les chiffres d’inflation, mais aussi plus étrangement sur les attentes d’inflation future – le prix du pétrole ne va quand même pas baisser éternellement… –, les coupes franches dans les dépenses d’investissements des groupes pétroliers ou les déboires actuels de certains pays producteurs, les effets positifs sur la croissance, et donc sur l’inflation in fine, prennent eux plus de temps à émerger… Il n’est donc pas exclu qu’au 2e semestre la donne change complètement pour la Fed: la croissance américaine pourrait bien réaccélérer fortement, les tensions sur le marché de l’emploi se transformer en hausse plus marquée des salaires et le taux d’inflation reprendre ainsi une tendance ascendante (la base de comparaison pour la composante énergie sera totalement différente). L’Europe et le Japon devraient même renouer avec des chiffres de croissance satisfaisants, dans le sillage des Etats-Unis, et grâce à l’effet combiné de la baisse des prix de l’énergie, des taux d’intérêt et de leurs devises… Si la patience est certes une vertu, celle de la Fed pourrait bien avoir aussi une limite cette année.

* Chef des investissements de la banque Syz & Co