Il nous reçoit au quartier de l’innovation à l’EPFL. L’ancien président Patrick Aebischer a désormais la casquette de venture capitalist. Dans son bureau qui s’est agrandi ces derniers mois, le sexagénaire attaque sa quatrième carrière. Après avoir été médecin, chercheur, patron de l’EPFL, qu’il a transformé d’institution de niveau national à bête de course au niveau mondial, il devient collecteur de fonds et coach pour les start-up. On connaît le mal qui a longtemps frappé les jeunes pousses de la région. Il y a ici la science, l’esprit d’entreprise et les premiers financements. Mais quand il s’agit de poser sur la table 10 millions et plus pour faire décoller une entreprise à haut potentiel, l’écosystème n’existe pas. Patrick Aebischer veut y remédier.

Le Temps: Quel est ce tableau au-dessus de votre tête?

Patrick Aebischer: C’est un objet auquel je tiens beaucoup, offert par les alumni. On y voit le nom de tous les diplômés durant mes dix-sept ans de présidence: 18 275 personnes de 2000 à 2016.

Que fait Patrick Aebischer dix-huit mois après avoir quitté l’EPFL?

Parmi les noms présents sur ce tableau, il y a celui d’Aymeric Sallin, diplômé de l’école en 2000. Il a créé un fonds de 50 millions de francs et s’est installé à Zurich. Mais il ne trouvait pas assez d’entreprises dans lesquelles investir. Du coup, il s’est installé dans la Silicon Valley pour trouver des start-up sur place. Pendant ses pérégrinations, nous avons gardé contact. Nous nous passionnons tous les deux pour la convergence des sciences et il m’a rappelé quand j’ai quitté la présidence de l’EPFL.

Nous avons commencé à phosphorer sur un fonds basé à la fois en Europe et en Californie qui soit suffisamment grand pour dépasser ce fameux moment crucial. Celui où les entrepreneurs ont tendance à vendre leur boîte à des compagnies étrangères faute de trouver des moyens qui leur permettent de poursuivre leur développement. Ce nouveau fonds investit aussi bien aux Etats-Unis qu’en Europe en essayant de combiner le meilleur des deux cultures.

Qui sont les investisseurs?

Beaucoup de family offices ainsi que des partenaires stratégiques. Nous avons croisé nos réseaux avec Aymeric et certains de nos investisseurs ont appelé leurs amis, etc.

En quoi consiste cette convergence?

Je cassais les pieds à tout le monde quand j’étais à la tête de l’EPFL avec «info-nano-bio-cogno» et cela a finalement porté ses fruits. Il fallait alors rapprocher les sciences de l’ingénieur de la biotechnologie, une des cartes maîtresses de la région. Aymeric Sallin, lui, était dans la nanotechnologie et nous avons rajouté l’informatique et les sciences cognitives.

Comment faites-vous le pont entre ce qui se passe ici et la Silicon Valley?

Avec NanoDimension, nous avons des bureaux ici, au quartier de l’innovation de l’EPFL, et à Woodside, dans la Silicon Valley. Nous évaluons les entreprises des deux côtés de l’Atlantique. Nous souhaitons, entre autres, faire croître des compagnies ici en Europe et établir un «programme de retour» d’entrepreneurs.

Nous avions appliqué cette politique aux professeurs quand j’étais président de l’EPFL, maintenant nous voulons faire la même chose avec des entrepreneurs. Ils sont rares, ceux qui savent piloter des entreprises à forte croissance. Avec la présidence Trump, on peut faire revenir des Européens partis s’établir aux Etats-Unis. Mais il faut pour cela un fonds suffisamment grand, soit de plusieurs centaines de millions. Nous suivons déjà toute une série de compagnies en Suisse, et plus particulièrement dans l’Arc lémanique. La bonne nouvelle, c’est que le vivier est bien là.

«Après une longue carrière dans le public, je fais désormais cette transition vers le privé pour créer de la richesse économique dans la région»

Vous jouez la double culture?

Tout à fait. Les Américains s’intéressent peu à l’Europe, leur marché étant suffisamment grand. L’idée est de garder une bonne partie des activités de recherche et de développement ici et de s’appuyer sur le marketing et la vente aux Etats-Unis, un peu comme le font les Israéliens. Nous sommes comme eux tellement petits qu’il est vital de s’attaquer d’emblée aux grands marchés. L’originalité de l’approche, nous le faisons avec la convergence. Je suis enthousiasmé par les deals que l’on voit. Même si cela s’avère éprouvant, des membres de l’équipe commutent régulièrement entre les deux sites afin d’avoir une bonne coordination.

De quels niveaux sont les investissements?

De 10 à 20 millions de francs par compagnie. On s’associe typiquement à d’autres fonds. Je suis toujours au conseil du Novartis Venture Fund ainsi que chez Nestlé, Lonza et Logitech. Après une longue carrière dans le public, je fais désormais cette transition vers le privé pour créer de la richesse économique dans la région, ce qui a toujours été mon credo.

Dans quoi avez-vous investi dans la région?

Nous avons investi dans H55, une start-up qui travaille sur l’électrification de l’aviation. H55, fondée par André Borschberg, est basée à Sion. C’est à côté de l’HES et d’Energypolis, l’antenne de l’EPFL à Sion. Soutenir des projets de ce type permet de créer un écosystème d’innovation en Suisse romande. Nous évaluons également plusieurs investissements dans le domaine des sciences de la vie dans l’Arc lémanique.

Combien avez-vous levé avec votre fonds?

Aymeric Sallin a levé respectivement 50 et 150 millions de francs pour ces deux premiers fonds. Le fonds III devrait être de 300 millions.

Y a-t-il d’autres projets dans lesquels vous êtes investi?

Le secteur culturel m’intéresse beaucoup. J’ai participé avec Nathalie Pichard à la création de la fondation ArtTech, qui se fait connaître en organisant chaque année un symposium. Ce sera cette année à la HEAD, l’an prochain à Venise, j’espère autour de la Venice Time Machine.

Dans la planification de l’innovation dans la région, Lausanne a le parc généraliste avec l’EPFL qui a tout pour le high-tech et l’engineering, le Biopôle à Epalinges pour la biotech ainsi que ce potentiel trust center qui pourrait se développer autour de Sicpa. A Genève, Campus Biotech développe la neurotechnologie. Reste à se faire rencontrer la culture et la technologie, cela peut se faire autour de la HEAD à Genève ou de l’ECAL à Renens.

Vous avez aussi une vocation d’investisseur dans ce secteur?

A ce stade, la fondation aide en faisant se rencontrer des gens, entre le design, la culture et la technologie. Avec des festivals ou des salons comme Art Basel, le Festival de Verbier, de Lucerne ou le Montreux Jazz Festival, nous avons des événements culturels de stature mondiale. Pour eux, la technologie devient toujours plus importante et le but est de découvrir ce qui sera déterminant. 

Nous avons observé plusieurs centaines de start-up dans le domaine de l’art, de la culture et du divertissement à travers toute l’Europe. Une dizaine ont été invitées sur la base d’un concours à notre event à la HEAD les 11 et 12 octobre. Certaines apportent des solutions très créatives.

Quel genre de personnes contactez-vous au-delà des start-up?

Vous venez de croiser Klaus Hommels, qui sortait de mon bureau: il est un des premiers investisseurs dans Spotify, un beau succès dans le domaine de l’interface entre la technologie et la culture. ArtTech est pour l’instant une fondation mais si les projets gagnent en maturité, il serait intéressant de créer un fonds d’investissement.

La culture ne requiert pas autant de besoins en capital que la biotechnologie. Il faudrait quelques dizaines de millions pour un tel fonds. Des sociétés comme Artmyn (créée par Martin Vetterli, actuel président de l’EPFL, ndlr) sont déjà dans ce champ. Nous avons un avantage compétitif dans ce domaine en Europe.

C’est-à-dire?

Il y a beaucoup de secteurs où l’Europe a autant de grandes entreprises de pointe que les Etats-Unis, la pharma et la nutrition par exemple. Le Vieux Continent est également très bien positionné dans le domaine de la culture. Il n’y a qu’une Venise! La Venice Time Machine, que Frédéric Kaplan a développée à l’EPFL, est un de nos plus beaux projets.

Il est très original, carrément poétique, et cela annonce de grandes avancées. Bientôt, il y aura des start-up qui permettront de visiter virtuellement notre histoire, une sorte de Google du passé. L’Europe, avec sa riche histoire et sa culture, est idéalement positionnée.

Appréciez-vous vos nouveaux rôles?

J’ai beaucoup de plaisir avec cette nouvelle vie. Je participe à divers advisory boards d’universités dont l’IIT, l’Italian Institute of Technology, et la Jacobs University ou celui de l’Etat de Singapour pour le développement des sciences de la vie. Je donne des conférences sur le thème de la création d’universités technologiques de rang mondial basé sur le succès de l’EPFL. Polytechnique en France a récemment nommé un consultant de McKinsey comme directeur et les étudiants ont fait une pétition contre le choix indiquant que les exemples à suivre étaient Stanford et l’EPFL. Cela fait plaisir.

Où en est l’Europe avec ses universités technologiques?
Il y a la bande des quatre – Oxford, Cambridge, ETH et EPFL – qui domine le tableau. Il est cependant important de favoriser l’émergence d’autres universités technologiques de rang mondial en Europe car elles sont intimement liées à la compétitivité du Vieux Continent.



«Le retour d’un certain sectarisme et la tentation de tout séparer m’inquiètent»

Quels rapports entretenir avec les philanthropes et les entreprises? Pour Patrick Aebischer, cela fait partie du travail d’un président de grande école que d’interagir avec le monde des affaires

Le Temps: Les affaires Broulis et Maudet montrent-elles un changement de mentalité par rapport à ces relations de pouvoir qui se nouent?

Patrick Aebischer: L’immédiateté et le fait que tout est public complexifient l’exercice du pouvoir. J’ai essuyé pas mal de critiques sur les liens que j’avais noués avec le privé quand je présidais l’EPFL, au sujet des chaires sponsorisées notamment. J’ai toujours assumé une certaine proximité avec les milieux d’affaires. La levée de fonds philanthropiques nécessite également d’établir des liens avec les gens qui peuvent contribuer financièrement à l’institution.

Comment gérez-vous cela à votre niveau?

C’est moins délicat pour un responsable académique que pour un politicien. Mais croire que ces mondes sont séparés et ne peuvent pas interagir, c’est un leurre. Si vous faites bien le job, les gens fortunés redonnent à la société, fréquemment dans l’éducation et la recherche.

«La philanthropie est un domaine essentiel pour les universités»

Vous faisiez partie d’un certain nombre de voyages organisés par Frederik Paulsen. Quelle était sa motivation?

La chose qui l’intéresse, c’est l’avenir des pôles. Sa compagnie marche très bien mais, à 60 ans, il a décidé de vivre autre chose. J’ai découvert le monde des pôles grâce à lui et il m’a donné le virus. On a visité des stations scientifiques au Groenland, que nous n’aurions pas pu voir sans son soutien. Frederik Paulsen a soutenu pour plus de 30 millions de francs des projets de recherche et la création de deux chaires qui ne portent même pas le nom de Ferring. C’est de la vraie philanthropie.

Faut-il des règles plus strictes?

En tout cas pas pour la philanthropie, qui est un domaine essentiel pour les universités.

Vous avez levé combien d’argent en tout à l’EPFL?

Plusieurs centaines de millions de francs. Ces montants nous ont permis de créer près de 40 chaires et de construire des bâtiments qui ont changé le visage du campus, dont le Rolex Learning Center. Quand nous avons dévoilé ce projet, Nicolas Hayek m’a contacté le lendemain en me disant: «Pourquoi vous ne m’avez pas appelé? Je vous aurais donné plus.»

Pouvez-vous donner un autre exemple?

Les 100 millions qu’a donnés Hansjörg Wyss pour la création au Campus Biotech à Genève du Wyss Center pour la neuro-ingénierie, qui permet à la région de se profiler dans un domaine de pointe. La Fondation Bertarelli a également soutenu financièrement ce projet.

Ces rapports de pouvoir sont-ils différents à Zurich?

L’Ecole polytechnique fédérale de Zurich est également très impliquée dans la philanthropie. Elle a également reçu un don de 100 millions de Hansjörg Wyss. Le président de cette école interagit également beaucoup avec les grands capitaines de l’industrie et les gens fortunés de la région. La Suisse et l’Europe ont été plus lents à développer le fundraising que nos collègues américains mais aujourd’hui cela fait partie du job de tout président d’université.

Quel est votre statut actuel?

Je travaille à 50% à l’EPFL et ce, jusqu’en novembre 2019, date à laquelle je serai atteint par la limite d’âge. Les autres 50%, je les consacre à mes activités privées, soit mes conseils d’administration, ainsi qu’aux fonds de capital-risque. Je suis également très engagé dans des fondations à but non lucratif telles que le Festival de Jazz de Montreux, le Festival de Verbier, la Fondation Defitech pour la neurotechnologie, la Fondation suisse de recherche sur les maladies musculaires, etc.

C’est une nouvelle étape dans votre carrière. Si on résume, vous avez d’abord été médecin, juste?

Oui, pendant deux ans en médecine interne, puis chercheur en neurosciences, puis président de l’EPFL, et maintenant j’essaie d’aider les start-up de la région à se développer au travers de ma participation à des fonds de capital-risque. C’est un peu la suite logique de mon parcours. J’essaie de créer des ponts. Ce qui m’a toujours intéressé, c’est de réunir des mondes différents. Le retour d’un certain sectarisme et la tentation de tout séparer m’inquiètent.


Profil

1954 Naissance à Fribourg.

1980 Diplôme de médecine.

De 1981 à 1992 Chercheur à Brown University aux Etats-Unis.

1989 Création de sa première start-up. Deux autres suivront en 1996 et 2007.

1992 Professeur au CHUV.

1999 Présidence de l’EPFL jusqu’en 2016.