Rien ne semble arrêter la dégringolade de la bourse chinoise, qui a perdu 35% depuis son pic de juin dernier. Lundi, celles de Shanghai et de Shenzhen ont plongé de 8%. Celle de Hongkong de 4%. Toutes les places asiatiques sont dans le rouge, entraînant dans leur chute les marchés américains et européens. Explications, avec Patrick Artus, économiste français et directeur de la recherche et des études de Natixis.

Le Temps: A quel point l’économie chinoise va-t-elle mal?

Patrick Artus: Pékin affronte une chute de ses exportations et de ses investissements, qui représentent deux tiers du Produit intérieur brut. Sa situation est très difficile, avec une perte de compétitivité extrêmement marquée, liée notamment à une augmentation fulgurante des salaires locaux. Le pays souffre d’une forte sous-utilisation de ses capacités de production: forte baisse des prix industriels, recul des investissements, avec pour conséquence une perte importante d’emplois dans une économie fortement industrialisée. Raison pour laquelle nous pensons que le taux officiel de 7% de croissance annuelle n’a aucun sens. Notre évaluation se situe plutôt autour des 2%.

Quels peuvent être les effets de ce ralentissement chinois sur le commerce mondial?

Le système tourne en ce moment au ralenti. En termes de volumes, la croissance des échanges internationaux n’est que de 1% sur un an. Ce qui est inédit en dehors de grandes crises. De plus, les importations chinoises ayant baissé de 8% sur un an, le prix des matières premières subit une pression accrue à la baisse. Car jusqu’ici, Pékin achetait 55% de tous les métaux échangés dans le monde. Et absorbait les deux tiers de l’augmentation de la consommation mondiale de pétrole.

En résumé, comment qualifieriez-vous la situation?

De crise, non pas cyclique, mais structurelle durable. Il faudra beaucoup de temps à l’économie mondiale pour récupérer, ce qui passera – dans les pays émergents – par des réformes et autres réinvestissements dans les infrastructures, l’éducation, le secteur énergétique, etc.

C’est-à-dire, il y a encore trois mois le discours officiel tendait vers une reprise économique mondiale?

C’est ce que tous les acheteurs d’actions pensaient. En réalité, nous sommes dans une situation de croissance très lente, le PIB mondial n’ayant progressé que de 2% sur un an, alors qu’il évoluait autour des 5% entre 2002 et 2008. La perte de richesse à l’échelle globale est donc passablement marquée.

Au-delà du contexte chinois, les situations économiques au Brésil, en Turquie ou en Russie sont encore pires. A tel point que nous assistons à une panique des marchés. Même si la Chine a déprécié sa monnaie de 3%, ce qui n’est somme toute pas énorme, les acteurs de la bourse vendent de très grosses quantités de devises émergentes. Avec pour conséquence: une sortie impressionnante de capitaux d’Asie, d’Amérique latine et d’ailleurs. Le choc des taux de change est particulièrement violent.

Dans l’économie réelle (hors marchés boursiers), qui va être le plus pénalisé?

Les premiers perdants sont bien entendu les pays dont l’économie est parmi les plus ouvertes, comme la Suisse. Mais les grandes entreprises aux gros chiffres d’affaires – celles qui produisent dans l’OCDE et exportent vers les émergents – en subissent également les conséquences. A double titre: en raison d’une croissance quasi plate et à travers l’effet devises, le réal brésilien s’étant par exemple déprécié de 25% depuis janvier dernier.

L’agenda de la Fed (hausse des taux) peut-il changer la donne?

Je ne pense pas que cette crise soit suffisante pour inciter la Fed à renoncer à l’augmentation de son taux directeur en septembre prochain, même si le dollar s’est apprécié par rapport aux monnaies émergentes en raison d’un taux de croissance d’un peu plus de 2% et d’un chômage actuellement proche de 5%. Par ailleurs, pour faire baisser leur devise, les émergents achètent relativement beaucoup d’euros, ce qui fait monter la monnaie européenne par rapport au dollar.

Les Etats-Unis font donc figure de dernière locomotive mondiale?

Oui, mais une locomotive pas très rapide. Rappelons toutefois que l’Inde, à l’exception de son industrie, se porte également bien. Toute comme une partie de l’Asie du Sud-Est – Indonésie en tête – qui profite des délocalisations de la Chine, devenue trop chère. En Europe, l’Espagne et le Royaume-Uni tiennent également bon. Et les mécanismes actuellement à l’œuvre poussent les taux d’intérêt à long terme vers le bas. Mais c’est sans doute l’unique effet stabilisant de toute cette crise.