Une grande bibliothèque blanche cerne la pièce. La littérature – ses auteurs favoris sont Kessel, Malraux, Bouvier et Ramuz – côtoie des ouvrages économiques consacrés essentiellement à l’horlogerie. Avec la crise du coronavirus, Patrick Linder passe toutes ses journées au milieu de ses livres… en télétravail. «Je fais attention à continuer à bosser et non pas à musarder.» Il rit. D’un rire engagé. Tous ces bouquins partagent le même objectif: «Je veux comprendre le monde, toujours en me posant des questions éthiques, philosophiques et existentielles.»

L’homme se raconte. Il est né il y a quarante ans à Saint-Imier dans le Jura bernois, siège d’une des plus prestigieuses maisons horlogères du pays, Longines. Son père y a travaillé. Lui aussi. L’horlogerie: le thème le passionne, l’habite même. La trajectoire de ses quatre grands-parents illustre le développement de cette industrie. Du côté de sa maman, ils sont venus du Tessin, de Suisse alémanique. Sa grand-mère paternelle était ouvrière à la maison et son époux chef d’atelier. «Il m’a fallu vingt-cinq ans pour formuler que ma famille résumait une phase du développement horloger suisse», dit-il en fixant l’écran qui capte nos échanges.

«Dans les ordres»

Patrick Linder n’a jamais travaillé derrière l’établi, mais très jeune il a rejoint Longines, d’abord à côté de ses études, puis dans la communication et le marketing: «Je suis rentré dans l’horlogerie comme on rentre dans les ordres.» A-t-il fabriqué des montres? Eclat de rire. «Cette question surprendrait mon entourage, on m’a toujours collé l’étiquette d’analyste, de technocrate et d’intellectuel.» Une triple étiquette pas si fausse, surtout quand il prévient: «Je fais des phrases complexes, pas par style, mais pour être méticuleux.»

Il y a neuf ans, Patrick Linder quitte la grande entreprise de Saint-Imier, mais pas le monde industriel. Directeur de la Chambre d’économie publique du Jura bernois (CEP), l’historien devient ambassadeur de l’industrie régionale à la pointe dans la microtechnique. Il utilise de nouveau une image quasi religieuse: «Ma vocation, c’est de me mettre au service des petites et moyennes entreprises qui sont restées compétitives, mais que le monde politique ne connaît pas suffisamment, ni ne comprend.»

La CEP est pionnière en Suisse, ce n’est pas une chambre patronale, elle réunit tous les acteurs du monde économique: entreprises, communes, écoles et hautes écoles, syndicats, privés…

Le téléphone. Il ne cesse de sonner ces derniers jours. Toujours la même question: que faire face au coronavirus? Des entrepreneurs de la région s’inquiètent pour leur personnel, leurs commandes, leurs liquidités. Le Covid-19 a touché le tissu économique régional avant le reste du pays… L’arrêt de l’économie chinoise a déjà eu de graves conséquences. «Et maintenant, c’est la propagation domestique qui touche tout le monde.»

Il ne va plus au bureau, mais ne cesse de réfléchir, d’analyser. Ce qui le préoccupe, c’est le moyen et le long terme: «Avec cette crise, les capacités d’innovation de l’industrie suisse vont être à l’arrêt alors qu’elles joueront un rôle moteur pour la reprise.» Evidemment, le directeur a mûri un plan. Malgré le chômage partiel, les spécialistes de la recherche et du développement devraient pouvoir continuer à travailler tout en touchant leurs indemnités: «Cela éviterait six mois d’arrêt et une perte de compétitivité.»

Ce modèle, il l’a déjà expérimenté. Non sans fierté, il raconte: quatre conseillers nationaux bernois, du PS, des Verts, de l’UDC et du PLR ont défendu une motion permettant, lors d’une réduction de l’horaire de travail (RHT), que les maîtres d’apprentissage puissent continuer à former les apprentis. C’est la marque de fabrique de Patrick Linder, le pragmatisme: «Je le revendique et il est toujours basé sur une approche analytique et rigoureuse.»

Et la politique?

Et d’ouvrir un nouveau chapitre, la politique. «Il y a trop de considérations idéologiques. Le politique a perdu le pragmatisme qui, lui seul, permet de trouver des solutions.» Membre du Parti socialiste, il a été conseiller de ville à Saint-Imier, bourgade de 5000 habitants plus proche de La Chaux-de-Fonds que de Bienne. Mais sa carrière politique n’est probablement pas terminée… Encore récemment, son nom a circulé pour une candidature au gouvernement bernois. «Cela m’a beaucoup touché que l’on pense à moi.» Mais au sein du PS, l’homme est atypique. Il considère que son parti doit se réformer d’urgence, «pour sortir d’un dogmatisme daté».

Ce Jura bernois, il en est fier, même si la région n’a pas toujours une bonne image. «Elle n’est pas assez connue. C’est peut-être dû à son éloignement du pôle lémanique et à la complexité institutionnelle. Beaucoup de gens ignorent qu’il y a près de 100 000 francophones qui vivent dans le canton de Berne.»

Une image aussi ternie par la Question jurassienne. Patrick Linder crée la surprise: «Je ne me sens pas concerné.» Conscient que sa réponse détonne, il ajoute aussitôt: «L’avenir de Moutier doit être résolu rapidement, avec un choix clair, mais je souhaite vraiment que l’on se concentre sur l’avenir de la région.»


Profil

1980 Naissance à Saint-Imier.

2002 Entre chez Longines, parallèlement à ses études.

2006 Licence en lettres à l’Université de Neuchâtel. Puis publication de plusieurs livres sur l’horlogerie, dont «Au cœur d’une vocation industrielle: les mouvements de montre de la maison Longines (1832-2009), tradition, savoir-faire, innovation».

2011 Directeur de la Chambre d’économie publique du Jura bernois (CEP).

2019 Devient membre du conseil d’administration de l’Hôpital du Jura bernois.


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