Environnement

Patrick Raaflaub, représentant des assureurs: «Nous subissons déjà les effets du réchauffement»

Il est important de s’attaquer immédiatement aux effets du réchauffement climatique pour éviter les mesures les plus radicales, déclare Patrick Raaflaub, membre de la direction de l’Association suisse d’assurances et ancien directeur de la Finma

Les risques de catastrophes naturelles sont couverts depuis plus d’un siècle par les assureurs. Aujourd’hui, ils s’engagent non seulement afin de limiter les sinistres liés au climat, et de les prévenir, mais aussi pour gérer leurs placements en respectant les critères environnementaux.

Fin septembre, certaines grandes assurances ont signé un accord dans ce sens, sous l’égide des Nations unies. Patrick Raaflaub, en tant que membre du Comité directeur de l’Association suisse d’assurances (ASA), présente les actions en cours au sein de la branche afin de participer à la réduction des risques environnementaux.Il est également responsable des risques au sein du groupe Swiss Re, où il siège à la direction. 

Retrouvez notre page spéciale sur l'urgence climatique.

Le Temps: Comment l’assurance prend-elle en compte les effets du réchauffement climatique?

Patrick Raaflaub: Le réchauffement climatique modifie d’abord les risques environnementaux que nous assurons depuis plus d’un siècle. Une compagnie d’assurances cherche à ce que le prix des risques (les primes) corresponde au coût d’un sinistre, en moyenne.

Est-ce que les dernières informations, par exemple le récent rapport des experts du GIEC, modifient les primes?

Le réchauffement climatique et ses effets sur les risques sont un thème ancien pour les assurances, mais relativement récent pour le grand public. Certaines branches observent une fréquence accrue des sinistres en réponse à l’augmentation moyenne des températures. Sous cet angle, dans notre analyse, il est clair qu’aujourd’hui le changement du climat contribue à l’accroissement des dommages.

Est-ce que, à moyen terme, les primes augmenteront aussi dans l’automobile, l’assurance maladie, l’assurance vie à cause du réchauffement?

A moyen terme, les effets du réchauffement seront visibles partout. Ils le sont dans les risques évoqués, ainsi que pour les maladies infectieuses dans des régions où elles étaient jusqu’ici inconnues. Cela touche aussi l’assurance maladie ou l’assurance d’animaux.

Avez-vous un exemple concret de hausse de tarif en bordure de mer?

La branche de l’assurance offre des cartes de risques précises. Si une menace apparaît dans une région vulnérable, des mesures doivent être prises. Dans le cas inverse, la couverture des risques devient plus chère.

Vous apportez des faits. Que pensez-vous des émotions et de l’idéologie qui s’emparent du sujet?

Il est urgent d’agir, avant tout parce que le chemin sera long si l’on veut décarboniser l’économie. Il est impossible de le faire à court terme. C’est pourquoi il faut commencer le plus tôt possible si l’on veut que le chemin soit graduel et non pas radical.

L’attention du grand public à ce sujet est utile à la mise en place des mesures à long terme. La contribution de l’assurance à ce débat est positive. L’approche rationnelle à long terme tant dans la couverture des risques que dans la gestion des placements fait partie de l’ADN de notre branche.

Un exemple?

La production d’éoliennes peut être aisément assurée, à condition de disposer d’un portefeuille diversifié. L’assureur peut prévoir le niveau de production annuel et couvrir les phases de production qui s’écartent sensiblement de la moyenne. Assurer des risques sortant de la normale fait partie de nos habitudes.

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Quelle stratégie ne serait pas rationnelle ou trop coûteuse?

Chaque technologie évoquée aujourd’hui ne se transformera pas en succès. Ce processus de découverte, d’essais et d’erreurs, doit être laissé aux forces du marché. La politique ne doit définir que les conditions-cadres.

Les signaux qu’envoie l’assurance, à travers le niveau et les variations de primes, contribuent à la recherche des solutions les plus adéquates. Chaque assurance doit pouvoir déterminer quels sont les risques qu’elle désire exclure parce qu’elle estime qu’à moyen terme ils apporteraient une contribution négative à la lutte contre le réchauffement climatique. Il n’appartient pas à une organisation de branche, comme l’ASA (Association suisse d’assurances), de décider des risques à couvrir ou à ne pas couvrir. Je pense au charbon, une énergie éphémère qu’il ne faut pas soutenir, à mon avis personnel. On doit essayer de reconnaître les tendances positives à long terme et les tendances négatives qui limitent la portée des signaux et quel en est le prix.

Si vous disposez d’un savoir depuis des décennies dans ce domaine, voulez-vous être actifs dans la transition énergétique au point de ne plus assurer l’industrie du charbon?

La branche de l’assurance n’a pas de position générale à l’égard d’une industrie, il s’agit d’une décision du ressort des sociétés elles-mêmes. Ma propre entreprise a un avis précis et a introduit une politique d‘exclusion de l’industrie du charbon.

Chaque pays a sa propre culture et sa politique, est-ce que la Suisse peut prendre position sur les pratiques d’assurance dans d’autres pays? Est-ce qu’un assureur suisse emploie les mêmes règles de couverture d’assurance partout?

L’approche d’un groupe doit être fondée sur le long terme. Chez Swiss Re, notre politique de couverture de l’industrie du charbon par exemple fait la distinction entre les pays émergents, où nous sommes plus tolérants, et les pays industrialisés, où nous le sommes moins. Swiss Re assure, par exemple, partiellement de tels risques en Inde mais pas en Pologne.

Qu’en est-il du respect de l’Accord de Paris sur le climat?

L’Accord de Paris est un engagement du monde envers le climat. La branche de l’assurance entend s’y tenir, comme la Suisse. Chaque pays a son propre agenda et ses défis particuliers. Nous ne savons pas encore quel chemin sera le plus efficace dans la décarbonisation de l’économie. Il est important de prendre le sujet à bras-le-corps dès maintenant. Les membres de l’ASA pratiquent, depuis un certain temps déjà, un échange très actif de connaissances sur divers aspects du développement durable ainsi que de la protection du climat et de l’environnement. Les assureurs suisses veulent contribuer activement à la réalisation des objectifs climatiques.

Certains assureurs prennent des initiatives, d’autres non. Est-ce que la voie facultative est durable?

Chaque assureur doit trouver son chemin et décider en fonction de ses stakeholders. Le milieu des assurances a reconnu l’importance du thème et la nécessité d’agir. Les investisseurs et le public appellent désormais à l’action responsable et à la transparence nécessaire.

Est-ce que le débat concerne dans la même mesure les placements des assureurs et la couverture des risques?

L’assurance peut contribuer à la réduction de l’empreinte de l’activité économique dans les deux domaines, celui qui concerne l’actif de son bilan (les placements) ainsi que son passif (les risques d’assurance). Nous nous engageons dans les deux à satisfaire l’Accord de Paris. La question de la mesure de l’empreinte, ou de son estimation, se pose alors. Ces prochaines années, on sera capable de faire d’importants progrès dans cette estimation grâce aux assureurs.

Dans cette estimation, chaque société apporte ses propres données et sa propre méthode, mais ne devrait-on pas utiliser des sources neutres et externes pour être crédible?

Il n’est pas correct de dire que chaque entreprise utilise ses propres données. Des efforts de coopération sont en cours pour proposer des standards. La branche de l’assurance encourage ces efforts. L’ASA collabore, par exemple, à la task force du Conseil de stabilité financière. Je fais d’ailleurs personnellement partie d’un groupe composé des responsables de gestion des risques qui évalue l’empreinte du portefeuille d’assurances. J’avoue que c’est incroyablement compliqué. Mais la difficulté de la tâche n’est pas une excuse pour ne pas avancer. Dans la phase actuelle, la diversité des méthodes est une nécessité. L’une d’entre elles s’avérera la meilleure et sera alors partagée. Ce serait dommageable de suivre une approche dictée par l’Etat, d’autant qu’elle pourrait ne pas être la plus appropriée.

Est-ce crédible pour des assureurs de promettre de réduire la hausse des températures si l’on ne peut mesurer l’impact actuel?

La question est justifiée, mais on ne sait pas exactement combien de tonnes de CO2 doivent être réduites pour limiter la hausse des températures. On sait uniquement qu’il faut en émettre nettement moins. A court terme, les méthodes doivent être transparentes pour savoir à quelle vitesse on va dans la bonne direction.

Après la vague verte en politique, est-ce qu’il faut s’attendre à des signes de fatigue?

Je n’espère pas de relâchement, parce qu’il faut agir maintenant et durablement. Nous avons besoin que l’économie et la politique se mettent sur la bonne voie.

Quel changement des conditions-cadres souhaitez-vous ces cinq prochaines années pour l’assurance?

Nous n’avons ni besoin de changement des conditions-cadres, ni de nouvelles réglementations. Nous devons poursuivre le dialogue et améliorer la transparence.

Et pour la Suisse, que souhaitez-vous? Des investissements en infrastructures?

Oui, nous avons par exemple besoin d’investissements dans la distribution et le stockage d’énergies. L’assurance peut couvrir les risques assurables et investir dans des instruments de placement attractifs et à long terme.


Profil

16 septembre 1965: Naissance à Bâle.

1994: Docteur en sciences politiques, Université de Saint-Gall.

1997: Directeur financier de Swiss Re Italie.

2006: Responsable de la gestion du capital de Swiss Re.

2008: Président de la direction de la Finma.

2014: Directeur de la gestion des risques de Swiss Re et membre de la direction générale.

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