«Ça fait du bien d'en parler sans tabou.» Ce témoignage d'un jeune manager en passe de racheter avec son frère l'usine paternelle, 50 employés dans l'Arc jurassien, résume bien l'état d'esprit des quelque 80 patrons qui ont discuté mercredi à Yverdon de la relève générationnelle au sein des entreprises familiales.

C'est un sujet délicat qui a été abordé à l'occasion du colloque Université-PME. En Suisse, 100 000 PME verront leur dirigeant partir en retraite ces prochaines années, selon le consultant Michel Schwab. Un tiers d'entre elles ne s'en relèveront pas. Le gâchis en termes d'emplois et de substance industrielle est considérable. Parmi l'assistance, deux têtes grisonnantes actives dans le décolletage commentent le sort malheureux d'un concurrent repris par une héritière mal préparée. «L'entreprise tombée en faillite sera liquidée au cinquième de sa valeur; les machines seront vendues en Chine. Quarante emplois sont perdus.»

L'anticipation est le meilleur antidote à ce type de catastrophe. «Une succession se prépare des années à l'avance», martèle Bernard Catry, professeur à l'Université de Lausanne. Elle suppose aussi que le patron envisage de couper les ponts avec sa société. «C'est un problème d'ego. Il est souvent plus fort que la raison», constate Bernard Catry.

Heureusement, les contre-exemples existent. Orlando Menegalli, 35 ans, explique comment lui et son frère ont pris les rênes de la société de distribution de produits d'entretien créée vingt-cinq ans plus tôt par leur mère. Il a choisi le choc frontal. En six mois, tout a été négocié et mis noir sur blanc devant notaire. «Cela vaut mieux qu'une longue période où tout le monde est mal à l'aise», explique-t-il. Cela n'allait pas de soi. «On n'y serait jamais arrivé sans l'aide d'un compta-psycho-fiscaliste», sourit le jeune patron.

Rompre l'isolement

L'isolement est l'un des dangers qui guettent le chef d'entreprise. «Ils sont une majorité à ne parler de leur succession qu'à leur conjoint et à leur conseil d'administration», déplore Bernard Catry. Il faut briser l'autisme, selon lui. Plus facile à dire qu'à faire, notamment lorsque la succession passe par une cession. «Comment être sûr que la concurrence ne finira pas par avoir vent de mon intention de vendre?», s'enquiert un chef d'entreprise sans descendance.

Le risque zéro n'existe pas. Les consultants qui se font fort de dénicher des acheteurs envoient des descriptifs anonymes à leurs prospects. Mais cela peut suffire à désigner la société en vente. Pour certains, c'est tout simplement impensable. «L'un de mes clients refuse catégoriquement de montrer sa comptabilité avant que la vente ne soit signée», assure un consultant. Celui-là ne semble pas près de dételer!