Transition alimentaire

Paul Ariès: «Le véganisme est une idéologie politique totalitaire»

L’essayiste français, spécialiste des questions d’alimentation et de décroissance, fustige le véganisme, dont les adeptes ne sont, pour lui, que des «idiots utiles du capitalisme»

Economie, politique, société, culture, sport, sciences: les enjeux écologiques traversent toutes les strates de notre société. Comment passer de l’analyse à l’action? Quelle est la part de décisions individuelles et celles qui relèvent de choix politiques? Pourquoi la complexité du défi ne doit pas nous décourager?

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Débat sous tension, dimanche au Salon du livre. Virginia Markus, figure de proue romande du courant végane, se retrouvait aux côtés du politologue français Paul Ariès pour un débat sur l’antispécisme et le véganisme. «Modes ou révolutions?»

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Tous deux condamnent certes la production industrielle de viande mais, au-delà, presque rien n’a rapproché ces deux intervenants. La première mène entre autres des opérations coup-de-poing pour libérer des cabris des abattoirs quand le second, penseur reconnu de la décroissance, vient juste de publier un ouvrage appelant à déculpabiliser les mangeurs de viande.

Ces deux visions de la transition alimentaire qui s’impose aujourd’hui à notre société semblent impossibles à réconcilier. Symbole de ce fossé, à la fin du débat, une jeune fille «bientôt végane» a pris la parole pour affirmer que Paul Ariès ne lui inspirait «que de la haine».

«Le Temps»: Qu’est-ce que cela fait d’inspirer de la haine?

Paul Ariès: Ce n’est jamais agréable, mais j’ai le cuir épais. Pour lire depuis vingt-cinq ans beaucoup de textes liés à ce mouvement, j’ai remarqué que la haine y est un thème récurrent. On y qualifie les omnivores d’assassins, de nazis, les petits éleveurs reçoivent des menaces de mort… C’est très symptomatique de cette pensée qui a beaucoup de mal avec l’humanisme. Un psychanalyste genevois est aussi venu me voir après le débat pour me dire que, chez bon nombre de ses patientes véganes, il observe un refus d’avoir des enfants. J’y vois une posture désespérée et le symptôme d’un profond mal-être. On ne peut pas prétendre se situer du côté de l’écologie sans être du côté du vivant, de l’humain, de la transmission de la vie.

Dans une chronique publiée l’an dernier, vous évoquez la «menace» des véganes, du «monde terrifiant» qui va voir le jour si l’on suit leurs préceptes… Pourquoi vous font-ils si peur?

Depuis cette chronique en février 2018 et durant toute la campagne contre le véganisme qui a suivi – une mobilisation très construite en faveur de l’élevage paysan et des animaux de fermes dont j’ai accepté d’être le porte-drapeau – j’ai volontairement utilisé des mots puissants. Mais la menace est réelle. Bien avant d’être un régime alimentaire, le véganisme est une idéologie politique totalitaire. C’est aussi une réponse générale au vide religieux de notre société – ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’on parle de «conversion» au véganisme. Oui, produire de la viande comme nous le faisons aujourd’hui de façon industrielle n’est pas acceptable. Mais pour moi, le problème vient du capitalisme et du productivisme. Les véganes voient, eux, un problème dans la relation entre l’humain et l’animal et ne peuvent pas envisager d’autres types d’élevage. Les théoriciens véganes vont jusqu’à militer pour éradiquer les espèces les plus carnivores. Est-ce que l’humain doit réellement prendre les commandes de l’ensemble des espèces, soi-disant pour leur bien?

L’idée d’une égalité entre tous les animaux peut sembler sympathique, sauf si elle conduit à remettre en cause l’égalité entre les humains

La fin (mettre un terme à la production industrielle de viande) ne justifie-t-elle pas les moyens?

C’est vrai qu’il y a urgence. L’idée d’une égalité entre tous les animaux, humains compris, peut d’ailleurs sembler sympathique, sauf si elle conduit à remettre en cause l’égalité entre les humains. Peter Singer, l’un des théoriciens les plus en vue du véganisme, affirme qu’en raison de sa capacité à souffrir ou à ressentir, un jeune chiot valide serait plus digne d’intérêt qu’un nourrisson, qu’un grand handicapé ou qu’un vieillard sénile… Lire cela m’horrifie.

Pourquoi menez-vous ce combat?

Il y a environ vingt-cinq ans, j’ai été titillé par ces milieux militant pour la cause animale, car les expériences sur les animaux me révoltaient. Puis, j’ai lu pas mal de leur littérature et j’ai déchanté. L’humain n’est grand que dans le respect de ses faiblesses, qu’elles soient individuelles (vieillir, mourir) ou sociétales (laisser de la place aux plus faibles). J’ai peur qu’aller vers un humain augmenté qui mange des produits de synthèse nous conduise dans un monde complètement numérisé, aseptisé, déshumanisé. Je ne suis pas anti-végane pour défendre mon steak – je ne mange d’ailleurs que modérément de la viande et jamais à midi –, je le suis pour défendre l’unité du genre humain, le droit à la nourriture de 8 milliards d’humains et la biodiversité animale.

La plupart des véganes ne s’en rendent pas compte, mais ils servent les intérêts du capitalisme

Durant le débat, vous avez déclaré que les véganes étaient les «idiots utiles voire les chevaux de Troie» du capitalisme. Qu’entendez-vous par là?

A l’heure où ce mouvement rencontre les possibilités offertes par les technosciences, on semble à la veille d’une rupture fondamentale dans l’histoire de l’alimentation. Le véganisme abolitionniste va de pair avec un futur transhumaniste, il se dilue facilement dans le capitalisme biotech. Ce courant représente une aubaine pour les multinationales, agroalimentaires ou non. Car, après le greenwashing, on assiste aujourd’hui au vegan-washing dans les domaines politique et économique. VW ou Porsche annoncent des véhicules véganes. En février dernier, le premier producteur mondial de bœuf, Tyson Foods, a annoncé qu’il allait lancer des produits véganes… La plupart des véganes ne s’en rendent pas compte, mais ils servent ce type d’intérêts et sont donc des idiots utiles du capitalisme.

Bien sûr qu’il est meilleur pour tout le monde de manger de la viande locale, élevée par des agriculteurs. Mais n’est-ce pas le point de vue d’un homme occidental fortuné? Croyez-vous vraiment que les couches les plus populaires (sans parler des millions d’Indiens ou de Chinois) ont les mêmes moyens que vous?

Je ne suis pas d’accord. Les premières victimes d’un avenir sans exploitation animale seraient les 1,2 milliard de petits paysans dans le monde qui ne travaillent qu’avec des animaux (seuls 26 millions d’entre eux ont des tracteurs). Ensuite, je suis pour manger moins de viande dans les pays riches mais davantage dans les pays pauvres.

La viande sans viande, telle qu’on la trouve en Suisse depuis fin avril, ou les viandes de synthèse ne sont-elles donc pas des solutions?

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Bien sûr que non. Leur bilan énergétique, écologique voire sanitaire est bien trop mauvais. C’est une lubie de croire que la fausse viande pourrait nourrir demain 8, 9, 10 milliards d’humains. Les véganes font de notre régime alimentaire trop carné la source de tous les maux d’aujourd’hui, y compris du réchauffement climatique. Mais doper la production de viande de synthèse n’apportera aucune réponse à ces questions voire, pire, aggravera la situation. Les logiques de la technoscience sont souvent au service d’une minorité et de la loi de l’argent. Pas au service du genre humain. La «fausse viande» est la suite logique de la «sale viande». Moi, je milite pour une troisième voie, respectueuse des animaux et des éleveurs.

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En vidéo: A quoi ressemblera la viande du futur?

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