Le Temps: Le système financier est-il plus stable qu’il y a un an?

Paul Dembinski: Ses acteurs donnent l’impression d’un conducteur qui s’est fait peur dans un virage serré, s’essuie le front et poursuit le voyage. Or la crise a mis en évidence des effets de levier tels qu’ils perturbent le fonctionnement de l’économie réelle, ou la fragilité des «silos d’épargne» face aux banques. Sur ces déséquilibres profonds, je ne vois pour l’instant que des pistes timides de réflexion.

– Et la réaction du G20?

– Les pouvoirs politiques se sont réveillés assez vite, mais leurs propositions tiennent plus de la liste de points à surveiller que d’une analyse sur le type de finance dont le monde a besoin. Ils s’affairent comme des mécaniciens pour que la chaudière ne saute pas, alors que ce qu’il faut, c’est une locomotive financière qui tire le train de l’économie. Le sommet du G20 en avril donnait au moins le sentiment d’aborder un problème mondial dans l’intérêt commun. Aujourd’hui, les enjeux géopolitiques polluent le débat. Les uns veulent maintenir la suprématie de leur place financière, les autres le rôle de leur monnaie.

– Renforcer les fonds propres des banques: bon remède?

– Solidifier les instituts financiers n’élimine pas les risques systémiques. De plus, la disparition de certaines banques rend les survivantes plus grosses et plus puissantes. Les mesures renforçant leur bilan favorisent encore cette concentration, qui pose problème. Aurons-nous bientôt quatre ou cinq mastodontes de la finance, et une nébuleuse de petits gravitant autour? Ce modèle présente un risque élevé de distorsion de concurrence, défavorable aux clients, et je m’étonne que les défenseurs du libre marché ne s’en soucient pas davantage.

– Faut-il «casser» les banques trop grosses?

– La question de la taille acceptable doit être posée. Les établissements géants pourraient être séparés par zones géographiques, ou types d’activités. Mais je doute que la volonté politique de le faire existe.

– Une autre idée est de taxer les transactions financières. Qu’en pensez-vous?

– En préambule, je dirai que, pour moi, la question centrale est celle de l’allocation efficace du capital. Ou, pour reprendre l’image de la locomotive: tire-t-elle le train? Les études à ce sujet sont rares, mais les éléments que j’ai me font penser que cette allocation est inefficace. L’économiste James Tobin, dont l’idée de taxe est souvent mal comprise, voulait «mettre du sable dans les rouages» de la finance, ou plus exactement ajouter de la viscosité aux transactions financières, dont certaines n’apportent rien d’utile à l’économie ou, pire, génèrent une fébrilité contagieuse. Je suis convaincu qu’il n’y a pas de confiance sans durée. Alourdir le coût des transactions, c’est redonner de la valeur au temps de réflexion. Cela peut se faire par le biais d’une taxe, ou d’une fiscalité dégressive en fonction de la durée de détention des titres.

– Et la limitation des bonus?

– Je comprends mal les banques qui renouent avec les bonus de manière aussi visible que naïve. Il en résulte une personnalisation du débat, ce qui n’est pas sain. Sur le fond, les bonus sont un symptôme, pas la cause de la crise financière. Pour les banques, les bonus ne sont – comptablement – que le coût d’acquisition de commissions sur transaction. Or, le problème systémique est lié à cette transactionnite elle-même; si on modifie le modèle d’affaires du secteur, le système de rémunérations suivra. Propos recueillis par