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Paul Dubrule, père d’AccorHotels, dans une chambre Ibis, un 3 étoiles genevois inauguré en juin dernier à Genève.
© © Nicolas Righetti / Lundi13

Concurrence

Paul Dubrule: «Je crois que je ne suis plus détesté par les autres hôteliers»

AccorHotels, l’un des leaders mondiaux de l’hébergement, ne cesse d’étendre son empire en Suisse. Rencontre avec le français Paul Dubrule, le richissime cofondateur du groupe, qui vit depuis 2006 à Genève

Dans l’intimité étriquée d’une chambre du tout nouvel hôtel Ibis de la rue de Berne, à Genève, Paul Dubrule nous reçoit avec une flûte de champagne. L’homme aux cheveux blancs est un ancien sénateur français. C’est surtout l’un des pères d’AccorHotels. Un incubateur de l’Ecole hôtelière de Lausanne porte son nom. Répertorié parmi les 300 personnes les plus riches de Suisse, le Français de 83 ans est fiscalement domicilié dans la commune genevoise de Plan-les-Ouates depuis près d’une décennie. Le groupe hôtelier qu’il a cofondé voilà exactement un demi-siècle, ouvrira à la fin de cette année son 63e établissement sur le territoire helvétique. Un marché porteur pour la 6e plus importante chaîne d’hébergement touristique au monde, dont la capitalisation dépasse les 12 milliards de francs.

En Suisse, plus d’un établissement sur deux lancés par AccorHotels correspond à la marque Ibis. Genève abrite déjà neuf enseignes – prochainement douze – de cette famille, représentant la souche économique de la chaîne française. Avec une offre en catégorie deux et trois étoiles tutoyant pour l’heure les 35%, le bout du Léman affiche la plus forte concentration d’hôtels de luxe au monde, par rapport à sa population. Le taux d’occupation moyen des 125 points de chute du canton: 63,5%, pour l’exercice 2016. AccorHotels revendique de son côté les 75%. Les explications avec Paul Dubrule, aujourd’hui président du conseil de surveillance de la multinationale.

Le Temps: Est-il vrai que sans vous, AccorHotels n’existerait pas en Suisse?

Paul Dubrule: Pour être tout à fait précis, AccorHotels n’aurait pas du tout existé sans moi et Gérard Pélission. C’est sans doute mon passé lémanique qui m’a incité à développer la marque sur le marché helvétique. Il me fallait réussir aussi en Suisse, car je me suis toujours dit que si l’on n’arrive pas à percer dans ce haut lieu de l’hôtellerie mondiale, c’est signe que l’on est mauvais.

– Quels sont vos projets helvétiques et le potentiel de ce marché?

– AccorHotels Suisse affiche aujourd’hui des résultats solides. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Au départ, nous avons eu énormément de mal. Il a fallu traverser douze à quinze années de vaches maigres, car le concept Novotel était de toute évidence mal adapté à ce marché. Ce dernier accusant un déficit en établissements de catégorie économique, tout a complètement changé avec la marque Ibis. Depuis, la Suisse est devenue un terreau à haut potentiel.

– Quelle est l’importance de Genève dans votre portefeuille?

– Le marché genevois n’a à ce jour montré que peu de signes de faiblesse. Malgré les difficultés de certains acteurs, c’est globalement resté un territoire de renouvellement.

– Jadis, pourquoi vous êtes-vous montré sévère envers l’hôtellerie de votre pays d’accueil?

– Ce n’était pas une critique, mais un constat: historiquement, la Suisse affiche un excès d’hôtels de luxe. Cela m’avait beaucoup frappé, il y a dix ans. Les segments bas de gamme et milieu de gamme ont longtemps souffert, et c’est parfois encore le cas, d’un manque de rénovation. J’y ai tout de suite vu une formidable occasion d’investir pour Accor. Ibis est aujourd’hui un succès, qui ne prétend pas remplacer la traditionnelle petite auberge familiale. Il faut la considérer comme une relève salutaire dans un marché où les héritiers d’établissements préfèrent vendre plutôt que de s’astreindre à la vie contraignante d’hôtelier qu’ont eu leurs parents.

– C’est pourtant une existence que vous avez choisie.

– Oui, et j’ai eu raison. J’ai d’ailleurs voulu faire un dernier test à Delémont, il y a environ huit ans. AccorHotels ne voulait alors pas ouvrir d’établissement à cet endroit. Mais moi, qui venais d’arriver en Suisse, je craignais de m’ennuyer. J’ai donc parié sur ces quelques étoiles, en prenant 50% des parts. Mon calcul s’est avéré payant, puisque l’enseigne est rentable et que la capitale du Jura suisse fait à présent partie d’un canton qui vient de s’agrandir.

– Comment vous voient vos concurrents, notamment au bout du Léman?

– Il faut rappeler qu’un hôtelier, c’est avant tout un commerçant. C’est donc un individu qui, par définition, se plaint souvent. Généralement, à tort. Comme partout, les différentes communautés hôtelières qui se trouvent sur un même marché se mélangent peu. Parfois, elles vont jusqu’à se maudire. Pour ma part, je crois que je ne suis plus détesté aujourd’hui. A présent, quand je rencontre un hôtelier, soit il m’évite, soit il me demande d’un air tourmenté combien d’enseignes je compte encore ouvrir. D’autres viennent en revanche me féliciter, voire suggèrent de faire affaire ensemble, ce à quoi je suis rarement hostile.

– La Suisse peut-elle encore innover, malgré le franc fort, les votations du 9 février, le refus de la RIE3, etc.?

– Tout d’abord, le franc n’est pas fort. Il est excessivement fort. Un décrochage brutal de 20%, c’est absolument fabuleux. Concernant le vote contre l’immigration de masse, disons que c’est dommage. Quant à RIE3, j’ai l’impression que les entreprises ont un peu trop tiré la couverture à elles. Ceci dit, j’ai une profonde admiration pour la démocratie suisse, la manière dont elle fonctionne et son organisation. Même si certaines décisions populaires viennent nuire à l’économie du pays, on parvient à s’arranger, après avoir cherché et échangé. C’est ce qu’il y a de formidable avec votre système: les choses finissent par ressortir de manière intelligente.

– La France, où vous investissez malgré son image de pays malade de l’Europe, au Code du travail étouffant et à la fiscalité excessive, est-elle devenue un terrain de jeu plus prometteur depuis l’élection de son nouveau président?

– Emmanuel Macron, qui a tous les pouvoirs, a aussi toutes les responsabilités. Ayant moi-même été dans l’arène un moment, je réalise à quel point sa tâche sera difficile. Car le plus compliqué, ce n’est pas l’opposition visible, mais celle qui est rampante. Mais je reste optimiste. Il est très intelligent, avec toutes les cartes en mains… Il devrait réussir.

– N’êtes-vous pas plutôt filloniste?

– En effet. J’ai choisi d’être totalement conservateur. Sans doute à cause de mon âge. Mais je suis devenu macroniste. Par défaut, car contrairement à mon frère qui habite au Brésil, jamais je n’aurais parié sur une victoire d’«En marche!», face à un homme aussi sérieux que le candidat «Les Républicains». C’est lorsque j’ai vu ce dernier au tapis, que je me suis mis à croire en l’évolution et à l’originalité. L’esprit d’aventure m’a rattrapé. J’ai donc voté Macron au deuxième tour, dans une sorte d’élan d’exaltation, sachant que Fillon aurait à coup sûr remis la France sur de bons rails.

– Il y a seize ans, vous avez perdu les élections à la mairie de Fontainbleau. Cette défaite vous a-t-elle marqué?

– Oui, je n’ai pas du tout apprécié. D’autant plus que c’était entièrement ma faute.

– C’est-à-dire?

– Je n’ai jamais été très fort dans le contact humain. J’étais meilleur sur les dossiers, ce qui est insuffisant pour gagner une campagne. J’ai toujours été un peu raide lorsqu’il fallait aller s’arranger avec des concurrents politiques. Et je n’ai jamais aimé aller serrer de mains sur le marché de Fontainbleau, là où tous les gens se rencontrent. Non, le dimanche, je préférais aller faire du vélo.

– A part le forfait fiscal, qu’est-ce qui fait partie du génie helvétique?

– Il tient essentiellement à la structure décentralisée de ses institutions. En Suisse, le pouvoir est dans les cantons, pas à Berne. C’est la chose qui m’a le plus frappé lorsque j’ai pour la première fois payé mes impôts dans ce pays. Je ne comprenais pas pourquoi la part fédérale était si faible, en comparaison des ponctions cantonale et municipale. En France, c’est le règne de Bercy. Prenez les grandes régions: le découpage s’est fait en l’absence de débat. C’est François Hollande et Emmanuel Valls qui ont tous seuls délimité le tracé sur un coin de table. Avec pour conséquence, que peu d’élus ont compris au moment de voter les compétences et les attributions de ces nouvelles circonscriptions, ce qu’il est advenu des anciennes et ce qui reste aux départements.

Jamais une telle chose se serait passée en Suisse. Ici, on aurait annoncé la chose, il y aurait eu une discussion, des débats télévisés, les journaux en auraient parlé, etc. On dit des Suisses qu’ils sont lents. Ce n’est pas vrai. Ils vont simplement jusqu’au bout. Ils prennent le temps de faire les choses sérieusement. Et lorsque c’est terminé, le résultat est décent. Ce que je crains avec Macron, c’est que son régime vire à la dictature.

– Vous sentez-vous à présent plus Français ou Suisse?

– La nationalité, c’est un territoire et un Etat. Pour moi, bien que les paysages helvétiques soient formidables, il n’y a pas meilleur espace que la France. Mais je déteste les structures étatiques de ce pays, alors que les suisses sont fantastiques. Longtemps, je n’arrivais pas à me décider. Pour résoudre ce dilemme, j’ai notamment repensé à mon service militaire que j’ai effectué dans l’Hexagone durant plus de deux ans et qui m’a marqué… J’ai finalement trouvé la réponse dans le sport. Je ne suis pas passionné de foot, je préfère le tennis. Mais quand l’équipe de France joue contre la Suisse, je veux voir gagner les Bleus. Ce n’est donc pas encore le moment pour moi de demander un passeport rouge à la croix blanche.


Profil

1934: Né le 6 juillet, à Tourcoing, dans le nord de la France.

1958: Décroche son diplôme des Hautes études commerciales à Genève.

1963: Après avoir enchaîné les petits boulots, il travaille pour la National Cash Register Company, aux Etats-Unis. Il y rencontre les grands fondateurs de la distribution (Carrefour, Auchamp, FNAC, Darty, etc.), mais choisit de se lancer dans l’hôtellerie.

1967: Ouverture à Lille du premier Novotel, l’ancêtre d’Accor.

1992: Maire de Fontainbleau, battu en 2001 par un candidat du Front national. Il siégera aussi au Sénat français en tant qu’élu UMP de Seine-et-Marne.

2006: Changement de vie à 72 ans, quitte Fontainebleau pour Genève, la fiscalité n'étant selon lui pas essentielle dans sa décision, mais intervenait notamment en terme de succession.

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