«Le vrai péché, ce sont la Réserve fédérale et l'administration Bush qui l'ont commis: c'est le refus d'exercer une supervision dans la jungle des marchés financiers.» Tiré d'une de ses dernières chroniques, ce commentaire montre assez les opinions développées par Paul Krugman dans le New York Times. Le Prix Nobel d'économie a été attribué lundi à ce commentateur qui ne prend pas de gants, chaque semaine, contre le président George Bush et les autorités monétaires américaines. A trois semaines des élections présidentielles aux Etats-Unis, rarement message aussi limpide n'aura été délivré depuis l'Académie royale suédoise des sciences.

Ce professeur à l'Université de Princeton de 55 ans a été officiellement récompensé pour «avoir montré les effets des économies d'échelle sur les modèles du commerce international et la localisation de l'activité économique». De fait, dans ses travaux universitaires, Paul Krugman a pris le contre-pied des théories qui insistent sur la complémentarité des économies nationales. Comme le rappelle l'Académie royale, l'Américain estime au contraire que la majorité des échanges commerciaux «s'effectue entre des pays qui non seulement ont des caractéristiques similaires, mais échangent les mêmes produits».

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Cette vision a permis à Krugman d'expliquer pour quelle raison une poignée de pays se partagent le gros du gâteau du commerce international. Elle lui a aussi servi à analyser pourquoi les Etats importent souvent le même genre de produits qu'ils exportent. Sa conclusion consiste notamment à défendre l'octroi de subventions à certains pays pour qu'ils intègrent pleinement l'économie globalisée.

Au-delà de ses travaux dans la recherche fondamentale, pourtant, c'est la chronique hebdomadaire qu'il tient dans le New York Times depuis 1999 qui a rendu Paul Krugman extrêmement réputé. Et extrêmement craint: l'économiste se définit lui-même comme «une conscience libérale», c'est-à-dire de gauche dans l'acception américaine du terme.

Ces dernières années, il a rédigé des textes ravageurs contre la politique de George Bush et la guerre en Irak ou, plus récemment, sur les conséquences de la dérégulation des marchés financiers et les conséquences de la crise des «subprime». «M. Bush a dégradé notre gouvernement et sapé l'Etat de droit, écrivait-il l'année dernière. Il nous a conduits à un désastre stratégique et à la misère morale.»

Incursions en politique

L'Académie suédoise a-t-elle décidé d'honorer l'économiste ou le polémiste? Ce choix, en tout cas, a fait grincer des dents certains commentateurs conservateurs américains. Ils estiment que le fait de récompenser ce populaire touche-à-tout, qui fait de nombreuses incursions dans le domaine politique, revient à «dégrader le Prix Nobel».

A une vingtaine de jours du scrutin présidentiel, et en pleine tourmente financière, la décision n'est pas de nature à faire plaisir au candidat républicain John McCain. «Nous savons depuis longtemps que McCain ne connaît pas grand-chose à l'économie, écrivait récemment le lauréat. Cela n'aurait pas beaucoup d'importance si le candidat avait montré du bon goût en choisissant ses conseillers. Mais ce n'est pas le cas.»