Débauché par Unilever pour reprendre l'an prochain la tête du groupe anglo-néerlandais spécialisé dans l'industrie alimentaire, les soins du corps et les produits de lessive, Paul Polman a quitté Nestlé hier «avec effet immédiat». Son employeur a annoncé son remplacement, au pied levé, par Luis Cantarell qui quitte la «zone Europe» pour relever le défi du marché américain.

Paul Polman est coutumier des décisions abruptes et surprenantes. En février 2005, alors qu'il occupait, à la satisfaction de son employeur américain, le poste de directeur européen de Procter & Gamble, il a subitement jeté l'éponge. «Après 25 ans de service, Paul Polman a annoncé son intention de prendre sa retraite pour des raisons personnelles. Il poursuivra d'autres intérêts», communiquait son employeur qui l'a affecté, durant quatre mois, à des «projets spéciaux».

Le retraité actif rebondit en janvier 2006 en devenant numéro deux chez Nestlé. Directeur financier, il séduit rapidement les analystes par son franc-parler et la divulgation d'informations jusqu'alors laissées dans l'ombre. Le groupe veveysan gagne en transparence et en outils comparatifs avec les groupes concurrents. Paul Polman bouscule également la tradition de prudence de Nestlé en proposant un énorme programme de rachat d'actions, à hauteur de 25 milliards de francs. Cette initiative rend la société plus intéressante pour les investisseurs.

En bras de chemise

L'homme, qui se promène souvent en bras de chemise dans les couloirs du siège veveysan, séduit et intrigue par son caractère extraverti, peu dans le genre de la maison. Son franc-parler l'incite, en août 2007, un mois avant la désignation du successeur de Peter Brabeck, à suggérer une nouvelle stratégie pour la participation de Nestlé dans L'Oréal. A l'heure du choix du nouveau patron, le Conseil d'administration, peut-être effrayé par le vent nouveau incarné par Paul Polman, désigne Paul Bulcke qui affiche 30 ans de carrière couronnée de succès commerciaux au sein du groupe. L'écartement du directeur financier est salué par une chute de 3,6% de l'action Nestlé.

Nombreux sont ceux qui s'attendent alors au départ de Paul Polman. Peter Brabeck dément en affirmant que le Hollandais avait affirmé n'avoir pas envisagé le poste de directeur financier comme un tremplin pour la direction générale. On sait aujourd'hui que la fonction de CEO présente un grand intérêt aux yeux de Paul Polman. Brièvement retourné au «charbon» pour faire progresser les ventes américaines de Nestlé, il quitte maintenant le groupe veveysan pour Unilever.

La rapidité de ce départ ne s'explique pas par des raisons de calendrier puisque le conseil d'administration d'Unilever ne se réunira pas avant l'automne pour désigner le nouveau directeur général du groupe qui entrera en fonction en janvier 2009.

Réforme non achevée

Paul Polman aura la lourde tâche de terminer la profonde restructuration d'Unilever, en cours depuis trois ans. Le groupe, formé de deux holdings jumelles coiffant des dizaines de sociétés, fonctionne désormais selon un modèle plus souple mieux adapté aux réalités commerciales. Le nombre d'administrateurs portant aussi la casquette de directeurs exécutifs a diminué. Unilever a perdu des parts de marché en Europe et supprimé des centaines d'emplois.

Paul Polman, dont l'annonce de l'arrivée a fait progresser de 5,75% le titre Unilever hier à la bourse d'Amsterdam, devra également maîtriser, aussi bien que Nestlé, la question de la hausse du prix des matières premières. Il devra aussi améliorer la croissance du bénéfice, dont le taux attendu (4,5%) est inférieur de moitié à celui de ses principaux concurrents.