Vendredi dernier, la Commission européenne donnait son feu vert à la fusion des trois compagnies aériennes françaises désormais sous la coupe de SAirGroup. AOM, Air Liberté et Air Littoral pourront donc être fusionnées en une seule entité et constituer une «deuxième force» dans l'Hexagone sans entraver la concurrence. Une bonne nouvelle qui constitue «une première pierre dans l'édification de cette nouvelle marque», se réjouit Paul Reutlinger. Le patron suisse prend officiellement ses nouvelles fonctions ce matin, en rencontrant des représentants des comités d'entreprise concernés. La construction promet d'être délicate: loin de parler d'une «nouvelle compagnie», SAirGroup avance la création d'une «nouvelle marque», avec intégration de toutes les opérations de «back-office». Les syndicats considèrent qu'il s'agit d'un démembrement. Ils ont entamé des procédures judiciaires pour bloquer les restructurations.

De Nice, où il rencontrait ces jours certains de ses futurs proches collaborateurs, Paul Reutlinger confie à nouveau sa «conviction dans la politique du dialogue. Elle n'a pas changé, quelles qu'aient pu être les déclarations des uns et des autres depuis l'annonce de ma nomination. Mercredi (ce 2 août, n.d.l.r.), j'ai mon premier contact officiel avec les comités d'entreprise. J'ai l'intention de me présenter et d'exposer ma philosophie, mais je veux surtout les écouter, connaître en détail leurs préoccupations. J'irai aussi voir les syndicats individuellement. Je ferai ensuite une appréciation de la situation avant de décider de la suite des opérations.» Pour le moment, l'objectif demeure d'annoncer le nom de la nouvelle marque en octobre, même si Paul Reutlinger se refuse «à commenter toute indication de timing».

«La chance des régions»

Il faut dire que les derniers éléments du dossier n'y incitent pas: malgré un report sine die d'un nouveau mouvement de grève (après celui de fin juin) pour laisser le temps au nouveau président du directoire des trois compagnies d'exposer ses intentions, les représentants des personnels ne sont pas restés inactifs. Jeudi dernier, le comité d'entreprise d'Air Liberté a ainsi obtenu du tribunal de commerce de Créteil le blocage pendant six semaines des réorganisations programmées, notamment le transfert de 464 salariés de la compagnie récemment rachetée par SAirGroup et son allié Marine Wendel dans Airline Management Company France, la société de commercialisation des produits du groupe suisse en France. Motif: «Non-respect du contradictoire.» De plus, selon le quotidien financier Les Echos, une autre procédure pourrait être engagée durant cette période auprès du tribunal de grande instance, pour «délit d'entrave», le comité d'entreprise reprochant à SAirGroup d'avoir gardé par-devant lui des pièces relatives au rapprochement AOM-Air Liberté. Un responsable syndicaliste d'Air Liberté a confié au quotidien français être «d'accord pour créer une nouvelle compagnie», mais refuser «la politique de démantèlement envisagée par la direction». Les restructurations devaient débuter dans le courant du mois d'août.

Ces premières banderilles n'effraient aucunement Paul Reutlinger. «J'ai une mission: créer cette nouvelle marque et lui assurer une profitabilité durable à deux ou trois ans. J'y mettrai toute ma force de travail et je suis déterminé à réussir. La création de ce deuxième pôle français est une chance extraordinaire pour ces trois compagnies, et je rencontre beaucoup de futurs collaborateurs qui veulent construire quelque chose de nouveau, de bien, de prestigieux. C'est aussi la chance des régions, dans un pays très centralisé.» L'échec de British Airways avec Air Liberté ne semble pas un obstacle non plus au restructurateur de Sabena: «Nous avons une grande chance de réussite parce que nous sommes des fédérateurs. Je vois cette nouvelle marque comme le quatrième pilier du Qualiflyer Group, aux côtés de Swissair, Sabena et Crossair. Avec Orly et Nice comme plates-formes, nous avons en mains des cartes très importantes.» Et Paul Reulinger de rappeler qu'à Nice, les compagnies affiliées à SAirGroup contrôlent désormais plus de 50% des créneaux horaires d'un aéroport en croissance très élevée.

250 millions de pertes

Reste que l'on escompte des pertes dépassant au moins les 250 millions de francs suisses pour cette année, pour l'ensemble des trois compagnies. Le nouveau patron ne commente pas, mais reconnaît qu'avec le lancement de cette nouvelle marque, SAirGroup «n'a pas le droit à l'erreur». «C'est un grand chantier», ajoute-t-il, avant de préciser qu'il pourra se consacrer pleinement au dossier «humain» de l'opération: «SAirGroup, sous la conduite de Philippe Bruggisser, a déjà effectué le travail de base au sujet des décisions stratégiques. Dans le cadre de l'Airline Management Partnership (la superstructure opérationnelle des compagnies de SAirGroup, n.d.l.r.), j'ai participé à la prise de décision.» Fidèle à ses convictions, Paul Reutlinger insiste: «Je viens en France avec l'esprit du mercenaire, pas celui du colonisateur.»

S'il réussit à amadouer les syndicats, il contribuera d'autant plus à promouvoir l'image de la Suisse, lui qui a déjà endossé la présidence de «Présence suisse».