Devises

Les pays émergents, trou noir de la finance mondiale

Afrique du Sud, Argentine ou Turquie? C’est la seule interrogation des traders quant à l’origine de la prochaine crise de liquidités. La baisse de la demande pétrolière dans les pays émergents pourrait contaminer le reste de l’économie mondiale

Cinq mois et demi. C’est le crédit de l’Afrique du Sud avant une éventuelle crise monétaire. Cinq mois et demi, c’est aussi la couverture d’importation de la Turquie, soit le nombre de biens et services que peut s’offrir Ankara avant d’arriver à court de devises étrangères. L’indicateur est généralement utilisé pour évaluer la vulnérabilité d’un pays face aux attaques spéculatives sur sa monnaie.

«Un Etat avec de faibles réserves a peu de défense. Et une fois que les requins du marché des devises ont senti l’odeur du sang, cela peut vite devenir un carnage», image Murray Gunn du cabinet d’analyses Elliott Wave, dans une note publiée jeudi.

La contagion est déjà là

A plus de dix mois de réserves, un pays émergent est généralement considéré comme stable. Or la chute du cours de devises telles que le rand sud-africain, la livre turque ou la roupie indonésienne a suscité des préoccupations quant à une éventuelle crise de liquidités, servant à payer les importations mais aussi le service de la dette externe. Et aussi quant à un risque de propagation au reste des marchés financiers.

Avec l’Argentine qui signe un accord de renflouement pour 50 milliards de dollars avec le FMI mettant le peso sous pression, un président turc qui se prend pour un banquier central et une campagne présidentielle brésilienne marquée par les scandales, les analystes financiers ont du grain à moudre. «Il y a déjà un phénomène de contagion, mais nous pensons qu’elle sera de courte durée», espérait en début de semaine dernière un gestionnaire de portefeuille de JPMorgan, Ayaz Ebrahim.

Après avoir chuté de 20% depuis janvier, les marchés émergents se sont en tout cas offerts quelques instants de répit la semaine dernière. La publication vendredi de statistiques sur l’inflation américaine en deçà des prévisions a affaibli le dollar face aux autres devises. Pas assez cependant pour sortir le MSCI Emerging Markets, libellé en dollars, de la catégorie «bear», soit un marché baissier où les investisseurs sont encouragés à vendre leurs actifs.

Un dollar fort asphyxiant

La plupart des entreprises issues des pays émergents ont profité, depuis huit ans, du faible coût de l’argent pour investir en empruntant en dollars. Or ces coûts menacent d’augmenter avec la hausse progressive des taux d’intérêt par la Réserve fédérale américaine (attendue à la fin du mois). Le mécanisme est le même pour la dette publique. Selon Moody’s, 41% de l’ardoise indonésienne est libellée en monnaie étrangère alors que la roupie s’échange à son plus bas niveau depuis vingt ans face à la monnaie américaine.

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«Si le dollar continue de monter, on risque de revivre le scénario de 1998», préviennent les analystes de Bank of America Merrill Lynch, qui espèrent l’affaiblissement du billet vert pour les élections législatives de mi-mandat. En juillet 1997, étranglé par sa dette, le gouvernement thaïlandais avait été contraint de laisser flotter le baht faute de devises. L’année suivante, la crise financière s’était propagée à toute l’Asie puis, dans une moindre mesure, aux pays émergents que sont la Russie, l’Argentine et le Brésil.

La double peine des matières premières

Avec les turbulences du marché des matières premières, c’est la double peine pour les pays émergents. Principaux producteurs de cuivre du monde, le Chili et le Pérou ont vu son cours s’effondrer de près de 18% depuis le 7 juin. Pas moyen donc pour les pays émergents de se refaire sur leurs exportations. La corrélation entre l’indice MSCI et les contrats négociés sur la bourse spécialisée London Metal Exchange dure depuis 52 semaines, a calculé mi-août l’agence Bloomberg.

Plus préoccupant encore: la perspective d’une guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis suscite des interrogations quant à la solidité de la croissance mondiale, qui alimente à son tour la demande énergétique et donc soutient le cours du brut. L’administration Trump finalise une liste de taxes visant pour quelque 200 milliards de dollars de marchandises. Dans son éditorial de vendredi, le journal China Daily réaffirmait que Pékin refusait de «se rendre» aux demandes américaines et n’hésiterait pas à riposter pour sauvegarder ses intérêts. Dans ce climat d’insécurité, la Banque centrale européenne a décidé la veille de maintenir ses taux d’intérêt et de mettre en garde contre la montée du protectionnisme.

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Dan Dicker, fondateur du blog spécialisé The Energy Word, veut croire aux happy ends libéraux, rappelant l’accord bilatéral entre les Etats-Unis et le Mexique, ainsi que le rapprochement avec le Canada. «La guerre commerciale devrait être un phénomène éphémère, expliquait-il sur Bloomberg TV. Dans le cas contraire, ce serait un désastre.»

Avec 8,4 millions de barils importés par jour, la Chine représente quelque 10% de la demande pétrolière mondiale. A eux quatre, le Brésil, l’Argentine, l’Inde et la Turquie en consomment encore 10%. Importer du pétrole avec une monnaie dépréciée deviendra pour eux plus onéreux. De quoi garantir quelques secousses sur le cours mondial du brut.

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