Interview de Jean-Paul betbèze

«Les pays engagent des réformes quand il n’y a plus d’alternative… Comme la France»

Le regard de Jean-Paul Betbèze, ancien chef économiste de la banque Crédit Agricole et créateur de Betbeze Conseil SAS, sur la période difficile traversée par la France

Michel Barnier, commissaire européen français, a estimé vendredi que le délai de deux ans accordé à Paris pour rétablir ses comptes constituait un «moment de vérité» pour la France. Il a appelé ses dirigeants au «courage politique» pour faire des réformes. Vue des grandes places financières internationales, la crise traversée par l’Hexagone inquiète moins pour des raisons partisanes – le jeu politique intérieur n’intéresse guère – qu’en raison du rôle central joué par le pays dans la zone euro. Croire en la zone euro, c’est croire dans l’existence d’un «cairn» formé par la France et l’Allemagne, pour reprendre le mot de l’économiste Jean-Paul Betbèze. Il était cette semaine l’invité des «Rendez-vous de la finance» organisés par la Banque Cantonale Vaudoise et Le Temps. L’ancien chef économiste de la banque Crédit Agricole jette un regard sans concession sur la période. Et dit ses espoirs: contre toute attente, le gouvernement met en place des réformes structurelles difficiles.

Le Temps: Voyant le gouvernement socialiste actuel se débattre, les commentateurs ont fait le parallèle avec un autre président socialiste, arrivé au pouvoir en 1981. Et qui, lui aussi, avait dû mettre en place un régime d’austérité…

Jean-Paul Betbèze: La comparaison avec les années 80 peut tromper – le souvenir de l’époque existe chez les responsables politiques – mais les temps ont changé. En 1981, le grand principe en vogue est la relance de l’économie «par la consommation». Un mythe très français. L’idée? Puisqu’il n’y a pas assez de demande intérieure, forçons l’économie à repartir en alimentant cette consommation. Petit problème: lorsque vos entreprises ne sont pas assez compétitives, ces achats se reportent sur les produits exportés par l’Espagne, l’Allemagne ou l’Italie… S’ensuivra une dégradation du commerce extérieur qui forcera, à l’époque, à trois dévaluations successives. Et à une inflation de plus de 12%. Et à une crise de confiance. Dès 1983, le gouvernement se trouvait forcé de mettre en place une «politique de rigueur». Reste que cette expérience, difficile, n’apporte que peu d’enseignement aujourd’hui. L’euro est là. Le fait que les taux de change sont fixes oblige à l’adoption d’une politique économique radicalement différente.

– Impossible de toucher au taux de change. Qu’est ce que cela a concrètement changé pour les décideurs politiques européens?

– Dans un tel environnement, les idées d’accroissement de la compétitivité – vis-à-vis de ces pays – et de croissance vont nécessairement de pair. Vous ne pouvez pas toucher au change: votre compétitivité moindre se traduira aussitôt par des pertes d’emplois qui n’aideront en rien à réduire le creusement du déficit public – au contraire. Une situation qui, en passant, explique l’accent mis sur les réformes dites «structurelles». Le vrai problème n’est pas l’adoption d’une monnaie unique par plusieurs pays. C’est que les parités de change ont été figées [lors de la création de l’euro] sans avoir assez travaillé à réduire les écarts de compétitivité entre les pays. Ces derniers nous rattrapent aujourd’hui. Méchamment.

– Quelles sont les solutions économiques compatibles avec ce nouvel environnement?

– Le défi des nouvelles politiques économiques à mettre en place dans la zone euro est de faire repartir la machine – en accroissant la compétitivité – tout en diminuant le déficit public et en maintenant l’efficacité de la dépense publique. Les Etats-Unis, eux, ont eu le loisir de d’abord faire repartir la machine en s’attaquant au surendettement privé. Puis, par la suite, de gérer le problème du déficit public, ce qui a conduit à la bataille parlementaire autour du «fiscal cliff». En Europe, il faut faire les deux. Simultanément. Ce qui signifie permettre aux entreprises de redémarrer en baissant les salaires réels, comme en France – ou carrément en taillant dans les feuilles de paie, comme en Espagne ou en Grèce. Et cela diminue les recettes du fisc. Et contrecarre l’objectif concomitant de réduction du déficit public. Et pèse sur la demande. C’est donc très compliqué. Il faut plus de temps. Ce qui explique aussi pourquoi la France est un pays qui n’a pas admis, jusqu’à récemment, la nécessité de ces ajustements.

– A entendre certains membres du gouvernement français, on a pu avoir l’impression d’un certain déni de la réalité des problèmes économiques actuels. Comment l’expliquez-vous?

– La France est un pays profondément idéologique et dans lequel on peut avoir l’impression que tout est politique, au sens «principalement politique». Or, oui, toute chose a un côté politique – l’économie en particulier. Mais toute chose n’est pas principalement politique. Relevons en outre qu’aujourd’hui, le choix politico-économique dans lequel s’est engagée la France est la construction européenne. Un choix politique, et surtout stratégique. Qui a des conséquences économiques. Et si vous refusez les conséquences économiques de ces choix, vous finissez par le payer. Au niveau du chômage. Puis du déficit public.

– Les choses ne sont-elles pas en train de changer? Par exemple lorsqu’un grand quotidien dénonce la pression fiscale?

– Cette sensibilité au poids de l’impôt de la population s’est accrue car elle dépend en réalité non seulement de la situation actuelle, mais de la vision de l’avenir tracée par ses dirigeants. Si vous dites que vous allez moderniser l’Etat, améliorer l’efficacité des services publics, les gens suivent. Mais si vous dites que cette hausse des impôts servira à réduire les inégalités, les contribuables vont se demander si cela s’arrêtera un jour. Si vous dites que le pays ne dépensera pas moins, mais que le coût pour la population va augmenter, le contribuable va en effet penser – rationnellement – que le pays ne s’en sort plus.

– Dans votre ouvrage*, vous notez que «le grand avantage des socialistes, c’est de l’être». En clair, que le président actuel est le plus à même de faire passer les réformes les plus amères. Un vœu pieux?

– Non, cela a déjà commencé. La France a élu ce candidat pour des raisons affectives. Mais regardez par exemple l’accord national interprofessionnel (ANI) de sécurisation de l’emploi signé en janvier par une partie des syndicats et le patronat. Cette réforme du marché du travail – qui rappelle le modèle allemand de flexisécurité – vient même d’être transformée en loi. Après concertation entre partenaires sociaux. C’est crucial. Jamais le gouvernement Sarkozy n’aurait pu parvenir à un tel accord. En réalité, tout ceci ne se résume plus à savoir faire avaler une pilule amère. Lorsque vous avez une dette publique représentant 90% du produit intérieur brut annuel du pays, qu’il n’y a plus de croissance et qu’un jeune sur cinq n’a pas d’emploi, votre problème n’est plus l’amertume de la recette. Mais de savoir si vous voulez éviter que tout explose.

– A vous entendre, les socialistes seraient les seuls à pouvoir mettre en œuvre en France des réformes «structurelles»?

– Je parle des tenants d’un système social-démocrate similaire à celui mis en place par le chancelier Schröder il y a dix ans, qui seul permettra de sauver ce pays, qui, quoi qu’on en dise, reste profondément inégalitaire.

– Votre remarque est cruelle dans un pays qui fait tout pour réduire ces inégalités…

– Je parle de celles inhérentes à la structure socio-économique en elle-même, façonnée lors de l’après-guerre par la combinaison très particulière entre un parti de droite [gaulliste] et des communistes, et qui s’est développée depuis. Aujourd’hui en France, si vous avez un travail, vous êtes sauvé. Malheur à ceux au chômage, ils n’ont rien. On en arrive à la situation actuelle, où l’on constate qu’en dépit de la hausse du chômage, les salaires de ceux ayant un emploi continuent d’augmenter! Une seconde inégalité tout aussi prégnante est celle séparant les salariés du secteur privé des employés de la fonction publique. Une fois à la retraite, ces derniers toucheront une pension calculée sur leur salaire moyen des 25 dernières années, pas sur ce qu’ils ont touché durant leurs six derniers mois d’activité, comme les fonctionnaires.

– Mais ne dit-on pas qu’il est impossible de mettre en place des réformes difficiles en période de crise?

– Si l’on était rationnel, on ne ferait jamais rien en période de crise. On utiliserait les temps de «vaches grasses». Pourtant, les pays finissent par le faire, quand les vaches sont maigres! Sous pression. Quand il n’y a plus d’alternative. C’est le cas de la France. C’était le cas de l’Allemagne en 2003. Gerhard Schröder a commencé à mettre en place le train de mesures dit «Hartz I, II, III et IV» quand les choses allaient mal.

– Mais les Allemands eux aussi en ont payé le prix…

– Certes, mais les inégalités y sont d’un autre type. En France, tout dépend de savoir si vous êtes «in» ou «out», dans ou hors du système d’emplois stables. En Allemagne, les salariés de l’industrie sont bien traités, grâce à un système ajustant les horaires de travail à la conjoncture, en accord avec les syndicats. Par contre, dans les services, les salaires sont bas. Mais ce qui compte in fine, n’est-ce pas les conséquences sociales de ces politiques dans vingt ans? Et à ce niveau, je pense que c’est l’Allemagne qui gagne, car elle voit plus loin. A la France de faire pareil!

* Si ça nous arrivait demain…, Plon, 2013, 229 p.

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