Pour Dublin, c’est la ligne rouge à ne pas franchir. Le casus belli. Alors que le FMI et l’Union européenne ont passé le week-end à préparer un plan de secours, l’Irlande se dit prête à faire preuve de beaucoup d’efforts: elle envisage de réduire les salaires des fonctionnaires, de baisser le salaire minimum ou de limiter les allocations sociales. Mais elle refuse catégoriquement de toucher au niveau de l’impôt sur les sociétés. A 12,5%, il est parmi les plus bas d’Europe. «Ce n’est pas négociable», affirme Mary Coughlan, vice-premier ministre. Pourtant, depuis des années, l’Allemagne, la France et Bruxelles estiment que le taux cassé offert par Dublin, inférieur de moitié à la moyenne européenne, fausse la concurrence. Le plan de sauvetage est donc considéré comme une chance inespérée de forcer l’Irlande à faire un geste.

Espoir pour la croissance

Cette pression fait cependant face à un refus net de l’Irlande, où règne un quasi-consensus sur le sujet. Tandis que la consommation des ménages est au plus bas, et que l’Etat multiplie les plans d’austérité, les investissements étrangers sont considérés comme le seul espoir de relancer la croissance. «Nous avons actuellement beaucoup d’entreprises étrangères qui viennent nous voir, envisageant de s’installer en Irlande, notamment dans les secteurs de la santé et de la technologie», explique Kevin McLoughlin, spécialiste fiscal à Ernst & Young, à Dublin.

Ce modèle d’économie ouverte remonte au début des années 1990. A l’époque, l’Irlande sort à peine d’une très grave crise économique. En fixant le taux d’impôt sur les sociétés à un niveau très bas, le pays a inventé pour les entreprises internationales une raison de venir dans ce lieu géographiquement excentré, sans grandes ressources naturelles. «Depuis, c’est devenu le symbole de notre prospérité», explique Alan McQuaid, économiste à Bloxham, une société de courtage.

Pourtant, face au déficit public abyssal du pays (32% du PIB, dont 12% venant de l’économie réelle et 20% du sauvetage des banques), une hausse de l’impôt ne serait-elle pas nécessaire? Les Irlandais répliquent que cela serait contre-productif. «Cela n’augmenterait probablement pas les revenus, souligne Fergal O’Brien, économiste à l’IBEC, le patronat. Des entreprises risqueraient de partir, ce qui réduirait d’autant les recettes fiscales.»

Vers la Suisse ou l’Asie

Pire, ajoute-t-il: «Cela ne sera pas nécessairement une bonne chose pour le reste de l’Union européenne. Les investissements qui ne viendront pas en Irlande pourraient aller en Suisse, voire en Asie.» Vraiment, une base européenne pourrait déménager à l’autre bout du monde? «La plupart des investissements sont désormais dans les services et ils peuvent facilement partir.»

Pourtant, la menace de la délocalisation ne tient pas forcément face à la réalité. Pop Cap, une entreprise américaine de jeux vidéo, a ouvert une filiale à Dublin il y a cinq ans. «Nous avons choisi l’Irlande parce que nous y avons trouvé les compétences nécessaires, dans la mesure où beaucoup d’entreprises technologiques sont déjà présentes», explique Paul Breslin, son directeur européen. Si l’impôt sur les sociétés augmentait, envisagerait-il de déménager? «Je ne pense pas. Ce serait compliqué de tout recommencer. L’impôt compte, mais ce n’est pas essentiel.» Pourtant, ce genre de contre-exemple ne suffira probablement pas: le gouvernement irlandais n’a pas l’intention de faire le moindre geste dans ce domaine fiscal.