Le champagne avait coulé trop tôt et les notes de félicitations étaient parties trop vite. Au nom du G77 (Groupe des pays en développement aux Nations unies), la Jamaïque vient de bloquer la nomination du Thaïlandais Supachai Panitchpakdi à la tête de la CNUCED (Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement). Alors que le choix de Kofi Annan, secrétaire général de l'ONU, devait être entériné à la fin de la semaine dernière – une formalité puisque chaque nomination fait au préalable l'objet des consultations –, le G77 a mis son holà et demandé une période de réflexion d'un mois.

Dès lors, deux scénarios se présentent: les contestataires se rétractent ou bien une nouvelle personne est désignée. Supachai Panitchpakdi quitte ses fonctions de directeur de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) à la fin d'août. Il devait aussitôt aller à la CNUCED.

Des connaisseurs du système onusien ne se souviennent pas d'un précédent. Il s'agit d'un véritable coup de pied dans le jeu de nominations au sein des organisations internationales où les postes de direction sont presque toujours partagés selon des règles non écrites. Un diplomate à Genève interprète la démarche du G77 comme une révolte contre l'actuel système de nominations. D'autres y voient une manipulation qui voudrait laisser tomber Supachai Panitchpakdi et voir émerger une candidature asiatique pour remplacer Kofi Annan dont le mandat arrive à terme l'an prochain.

«Le système onusien compte 50 entités (organisations spécialisées, commissions, programmes, fonds), mais la plupart des postes clés sont occupés par des ressortissants américains et européens, et depuis peu, par des Japonais, fait remarquer un diplomate. Lorsqu'il y a une place vacante, le secrétaire général de l'ONU ne consulte pas l'ensemble des pays.»

Américains et Européens favorisés

De toute évidence, la révolte du G77 n'arrive pas par hasard. Sans compter celle de la CNUCED, plusieurs places sont à prendre. Au Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) occupé traditionnellement par un Américain. L'actuel titulaire Mark Mallach Brown vient d'être promu chef de cabinet de Kofi Annan. Ensuite au Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) où le patron, le Hollandais Ruud Lubbers, vient de démissionner suite à des accusations de harcèlement sexuel. La direction de l'Unicef vient d'être repourvue: comme le veut la tradition, elle est allée à l'Américaine Ann Veneman, ancienne ministre de l'Agriculture.

Deux autres postes de direction sont libres, mais dans ces cas, le système de sélection diffère de celui de l'ONU. En premier, celui de directeur de l'OMC qui est choisi par consensus. Quatre candidats sont en lice et l'élection risque bien de se transformer en bagarre Nord-Sud. Ensuite, à la Banque mondiale où le choix est celui de la majorité des actionnaires, c'est-à-dire Américains et Européens. Selon une règle non écrite, la direction de cette banque revient à un Américain et celle de l'organisation sœur – le Fonds monétaire international – à un Européen. De nombreux noms circulent, dont ceux de Colin Powell, l'ancien secrétaire d'Etat américain, de Peter Mc Pherson, ancien administrateur de l'Agence américaine pour le développement ou encore de Randall Tobias, Monsieur Sida de la Maison-Blanche. Plusieurs pays dont la Suisse mais aussi l'Inde, le Brésil et le Japon contestent ce partage et exigent une réorganisation de l'actionnariat de ces deux organisations.

«En public, les Etats-Unis montrent un certain dédain pour les organisations internationales, explique notre interlocuteur. Ce n'est que façade. Ils suivent rigoureusement tous les travaux, participent dans le jeu des nominations et, surtout, font de bonnes affaires avec le système.» Par exemple, les 50 entités onusiennes ont déboursé 1,2 milliard en 2003 pour l'achat de biens. Les Etats-Unis ont raflé le plus grand nombre de contrats, soit 21,8%, loin devant le deuxième, la Russie, qui ne comptabilise que la moitié.