Jusqu'où ira l'Australie? L'île-continent s'est offert un joli cadeau pour la fin de sa treizième année consécutive de croissance. Son principal indice boursier, le S & P/ASX 200, a passé pour la première fois la barre symbolique des 4000 points. Il se trouve désormais 25% au-dessus de son niveau de mars 2000, date de l'éclatement de la bulle Internet.

L'Australie était largement passée à côté de l'agitation suscitée par les nouvelles technologies. Leur poids n'a jamais dépassé 15% dans l'indice de la Bourse de Sydney, contre 45% à Wall Street. Dans l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), il n'y a pas plus «vieille économie» que l'Australie. Elle exporte des matières premières vers le Japon et la Chine et importe des voitures, du matériel informatique et des médicaments d'Europe et des Etats-Unis.

Ces trois dernières années, le prix de ces produits exprimé en dollars américains n'a cessé de chuter, tandis que les cours des matières premières explosaient. La Chine, toujours elle, est derrière ces évolutions. D'un côté, elle exerce une forte pression sur les prix des produits manufacturés. De l'autre, ses achats massifs de matières premières assèchent les marchés mondiaux.

Le charbon est la première exportation de l'Australie. Son cours a doublé depuis deux ans. L'or, en seconde position, a vu sa valeur augmenter de 75% depuis 2001. Les places suivantes sont occupées par le fer, le pétrole et la viande bovine. Exprimée en dollars américains, la valeur des exportations australiennes a augmenté de 150% en cinq ans. Cette manne irrigue l'ensemble de l'économie. Avec une croissance de 5,4% cette année selon l'OCDE, la consommation intérieure est l'une des plus dynamiques du monde. Le taux de chômage n'a jamais été aussi bas depuis vingt ans. L'Etat parvient à remplir ses coffres. Son budget est excédentaire. La dette publique se monte à un modeste 18% du produit intérieur brut (PIB).

Les perspectives restent bonnes pour 2005. «L'euphorie devrait se prolonger une bonne partie de l'année prochaine», déclare Malcolm Wood, économiste de la banque Morgan Stanley. La Bourse de Sydney lui paraît correctement évaluée, mais le dollar australien risque de s'effriter. «Après un rally de 60% depuis son plancher de 2002, il est à un niveau anormalement élevé, estime-t-il. Mais cela ne devrait pas conduire les investisseurs étrangers à se retirer.»

Quand tout va si bien, il faut se demander ce qui pourrait mal tourner. La bonne fortune de l'Australie est étroitement liée au cycle du marché des matières premières, lui-même étroitement dépendant de la conjoncture chinoise. Pour le moment, l'Empire du Milieu ne fait pas mine d'abandonner son rôle de locomotive économique de l'Asie.

L'accident de parcours pourrait tout aussi bien avoir une cause endogène. Malgré le boom des exportations, la balance commerciale s'enfonce dans le rouge vif. L'année passée, le déficit extérieur a frôlé 6% du PIB. Ce déséquilibre est la conséquence de l'appétit des consommateurs qui dépensent plus qu'ils ne gagnent. Le taux d'épargne des ménages est globalement négatif, et leur dette a doublé en moins de dix ans. Elle représente 160% du PIB.

La hausse de l'immobilier a permis aux Australiens de rajouter des hypothèques sur leurs villas. Ces prêts ont alimenté tant la consommation que de nouveaux achats de biens immobiliers. Les habitations se sont renchéries en moyenne de 18% par an depuis 2000. La crainte d'une bulle immobilière a été évoquée à de nombreuses reprises, y compris par la banque centrale. Son taux directeur est passé en deux ans de 4,25 à 5,25%. «Nous avons fait l'essentiel de la hausse des taux», a indiqué le vice-gouverneur de l'institut d'émission le 14 décembre.

Si la hausse des taux arrive à son terme, c'est parce que le reflux a commencé sur le marché immobilier. Les villas à Sydney ont perdu 15% de leur valeur entre décembre 2003 et septembre dernier, selon l'hebdomadaire britannique The Economist. Sur l'ensemble du pays, la baisse serait de 10%. Une économie en décélération est toujours plus fragile, surtout en présence de ménages lourdement endettés. L'Australie serait le premier pays à être entré dans la phase de dégonflement de sa bulle immobilière. La Grande-Bretagne, l'Espagne et les Etats-Unis, entre autres, sont candidats.