«Je suis surpris par la manière avec laquelle l'Argentine s'est redressée. Ce pays a connu la crise la plus grave depuis ces trente dernières années. Mais je reste sceptique sur le long terme. Des réformes doivent être effectuées», relève Walter Mitchell, analyste des marchés émergents de Credit Suisse. Ces propos résument bien l'histoire récente de l'Argentine.

En dix ans, le gouvernement de l'ex-président Carlos Menem a limité l'inflation mais mené le pays le plus riche de l'Amérique du Sud à la faillite. Le gouvernement De La Rua qui lui succède en 1999 ne fait pas mieux. La corruption et la mauvaise conjoncture internationale précipitent le déclin. Au début de 2002, la parité peso-dollar vole en éclats, après quatre années de récession. En six mois, le dollar passe de 1 à 3,8 pesos. La classe moyenne est anéantie. Les plus nantis ont anticipé la crise en plaçant leurs avoirs dans des pays étrangers, avant que le gouvernement argentin ne l'interdise. Cette fuite des capitaux accélère la chute du peso.

Bras de fer avec le FMI

En 2002, un Argentin sur deux, soit 19 millions de personnes, vit en dessous du seuil de pauvreté. Ce sont ces gens que l'on retrouve dans les rues, à la tombée de la nuit, amassant papiers et cartons pour les recycler. A la fin de 2002, le taux de chômage atteint près de 20%. Le produit intérieur brut (PIB) par habitant dégringole: il passe de 7170 dollars en 2001 à 2643 un an plus tard. L'inflation dépasse 40%. La classe politique perd toute crédibilité. Le Fonds monétaire international (FMI) est montré du doigt, car ses recettes ont été appliquées avec diligence par Carlos Menem. Les dettes de l'Argentine explosent. Fin 2002, elles représentent 135,4% du PIB. Les investisseurs boudent le pays.

Après plusieurs démissions et le gouvernement de transition mené par Edouardo Duhalde, Nestor Kirchner, dont les ancêtres sont originaires de Berne, est élu en mai2003. D'un côté, le gouvernement doit restructurer une dette qui dépasse 170milliards de dollars. De l'autre, il doit sortir son pays et ses habitants d'une crise sans précédent. Pour gagner en popularité, Nestor Kirchner et son gouvernement s'attaquent simultanément au FMI et aux investisseurs étrangers. L'Argentine est le premier pays à s'en prendre de manière aussi virulente à l'organisme financier. Rodrigo Rato, directeur général du FMI, est qualifié de «patrón de estancia» (exploiteur des paysans). Quant aux créanciers, principalement des détenteurs d'obligations de l'Etat argentin, Nestor Kirchner les compare à des joueurs de casino qui ont pris des risques et ont tout perdu. Fin 2003, il leur propose de rembourser 25% de la valeur des obligations. Malgré de vives protestations, ce chiffre ne sera pas revu à la hausse.

La recette de Kirchner fonctionne. L'inflation est maintenue en dessous de 6% en 2004. L'économie enregistre onze trimestres consécutifs de croissance, tirée notamment par les exportations de soja et de pétrole, dont le prix a explosé. Le Merval Index, l'indice des principales valeurs argentines, a progressé de 25% en 2004. La croissance du PIB a dépassé 8%, au-delà des prévisions des analystes et du FMI. Alors, quand ce dernier réclame une part du surplus, Nestor Kirchner martèle: «La bonne santé économique profitera avant tout à la population argentine.»

En novembre 2004, le gouvernement argentin devait faire une offre pour restructurer la dette. «Il a finalement reporté son annonce au 14janvier, car la Banque de New York n'était plus d'accord de travailler sur la proposition de restructuration du gouvernement argentin», relève Walter Mitchell. Dans moins d'une semaine, l'Argentine a donc rendez-vous avec son avenir. «Je pense que le gouvernement fera tout pour lancer cette restructuration dans les délais, excepté pour améliorer l'offre aux détenteurs d'obligations. De plus la Banque de New York est revenue sur sa décision», ajoute l'analyste. En 2005, les Argentins auront un autre rendez-vous: les élections législatives. Elles serviront de test au gouvernement de Kirchner.