Le ton est posé, pédagogue, soucieux de replacer les décisions fâcheuses dans leur contexte. Mais, cette fois, la colère pointe… Fin analyste de la débâcle de la dette souveraine, que son institut Bruegel suit à Bruxelles au jour le jour, l’économiste français Jean Pisani-Ferry revient, dans Le Réveil des démons, la crise de l’euro et comment nous en sortir (Ed. Fayard), sur les raisons des malheurs de l’euro. Et sur les moyens de sortir de la tempête financière.

Le Temps: Le titre de votre livre est limpide: «Le Réveil des démons» liste les échecs successifs de la zone euro depuis deux ans. Est-il encore temps d’y remédier?

Jean Pisani-Ferry: Oui mais il faut d’abord parler vrai. Trop longtemps, les Etats de la zone euro, à commencer par les plus grands d’entre eux, ont fait mine de maîtriser la crise. Leur refrain a été: «Nous nous en occupons, nous savons où nous allons», alors que leurs désaccords sur des points essentiels étaient patents. La France et l’Allemagne, en affichant sans cesse leur prétendue identité de vues, ont paradoxalement tendu un chiffon rouge aux marchés qui, échaudés, testent leur détermination et leur entente. Ajoutez à cela des sommets à répétition et des solutions en faux-semblant et vous avez le résultat d’aujourd’hui: une crise périphérique transformée en crise existentielle. Le démon de l’inconstance européenne s’est réveillé.

– A la fin de 2009, les taux grecs s’enflamment. Deux ans plus tard, les taux italiens atteignent des records, le triple A de la France est menacé, les émissions obligataires allemandes peinent à trouver preneur. Comment expliquer cette détérioration vertigineuse?

– D’abord parce que la zone euro n’était pas équipée pour gérer une crise. Le feu, en théorie, n’aurait jamais dû se déclencher. Le système de détection d’incendie était supposé infaillible. Il y avait des règles communautaires comme le Pacte de stabilité. La signature des Etats membres de la monnaie unique semblait inattaquable. Rien n’était prévu pour faire face à l’urgence. Il a donc fallu, à chaque étape, beaucoup de temps pour se mettre d’accord: sur le principe et les modalités de l’assistance à la Grèce; puis sur la restructuration de sa dette et maintenant sur la réponse aux alarmes sur la quasi-totalité des dettes souveraines.

La deuxième explication tient aux messages contradictoires adressés aux marchés. L’Europe aurait pu reconnaître l’insolvabilité grecque plus tôt, et affirmer de manière crédible que le cas de ce pays n’était pas généralisable. Ou bien elle aurait pu socialiser la dette grecque au nom de la préservation de la signature des Etats. Mais elle a hésité entre les deux solutions, pour finir par reconnaître l’insolvabilité après l’avoir trop longtemps niée. Du coup, elle n’est plus crue quand elle dit que l’Italie est solvable.

Enfin, la zone euro n’a pas compris assez vite que l’interaction perverse entre la fragilité des Etats et la fragilité des banques la rendait tout entière vulnérable.

– Vous questionnez ouvertement l’attitude de la Banque centrale européenne et celle de son ancien président, Jean-Claude Trichet…

La BCE a abordé cette tourmente avec une légitimité considérable, conquise dans la réponse à la crise de liquidités de 2007 et au choc Lehman Brothers de 2008. A la fin 2009, quand tout démarre, la BCE est l’institution forte, à côté d’une Commission et d’un Eurogroupe affaiblis.

Mais cette phase est très délicate pour la BCE car elle l’implique dans la gestion de la crise souveraine bien au-delà de son mandat – la stabilité des prix. Qu’on pense notamment à sa participation à la troïka qui négocie avec les gouvernements en Grèce, au Portugal et en Irlande. Or elle n’est pas faite pour cela. Depuis Maastricht, tout a été fait, pensé, pour la concentrer sur sa mission de stabilité des prix et la protéger des pressions extérieures. Même si la BCE a, in fine, des Etats actionnaires, elle a bâti ses relations avec la société et les politiques sur le mode unique de la distance. Or une banque centrale qui s’aventure en territoire inconnu fait nécessairement des choix, voire des erreurs. Elle ne peut plus tirer sa légitimité de sa seule performance dans le pilotage de l’inflation.

– Jean-Claude Trichet, remplacé depuis le 31 octobre par Mario Draghi, a raté son départ?

– Sur le passé, les événements lui ont largement donné raison. Il a, seul durant des années, rappelé aux gouvernements le danger de ne pas respecter le Pacte de stabilité et l’existence des fameux «démons» dans les placards de la monnaie unique: divergence problématique des économies, endettement excessif, etc. Mais je critique certains des combats qu’il a menés, notamment contre l’intervention du Fonds monétaire international qui était équipé, lui, pour faire face aux crises. Jean-Claude Trichet a retardé l’échéance parce qu’il estimait que les Européens ne devaient pas se défausser de leurs responsabilités. Il s’est aussi battu contre la restructuration de la dette grecque parce qu’il estimait qu’un pays restructuré par le FMI est un pays en voie de développement. Je comprends les raisons, la peur de la contagion etc. Sauf qu’on y est finalement venu, après des mois d’hésitation. Un retard payé au prix fort.

– Résultat: la Banque centrale euro­péenne se retrouve en première ligne?

– De quel autre pare-feu dispose la zone euro? Son Fonds européen de stabilité financière (FESF) a perdu en puissance et en crédibilité. Ce mécanisme avait été constitué pour gérer, au pire, le cas de l’Espagne. Or la crise est aujour­d’hui bien plus avancée. Le FESF est même devenu un véhicule potentiel de contagion car les marchés s’inquiètent des conséquences sur les finances publiques des garanties apportées par les Etats. Reste l’intervention du FMI, qui n’a pas dit son dernier mot, mais qui a ses propres limites.

– Donc, c’est à la BCE d’agir…

– Oui, il faut que la BCE intervienne de manière plus résolue. Je suis conscient des grandes difficultés inhérentes à une telle «révolution», notamment pour l’Allemagne. Mais une intervention au coup par coup, comme cela se fait depuis le mois d’août, ne suffit plus. La BCE se retrouve dans le pire des deux mondes: une intervention dénuée d’efficacité qui la prive de son effet de dissuasion. Je ne crois pas, en revanche, à une action isolée de la BCE. Celle-ci doit pouvoir s’appuyer sur un ensemble de réformes au menu du prochain sommet européen.

– Sauf que l’Allemagne campe sur ses positions et s’oppose à l’implication de la BCE. Une Allemagne dont vous dressez, dans votre livre, un élogieux bilan économique…

– L’Allemagne a surmonté le triple choc de la réunification, de la mondialisation et de l’émergence de l’Europe centrale. Elle s’est pour cela réinventée et c’est très, très impressionnant. Regardons la situation en 1999, lorsque naît l’euro: l’Hexagone est en forme économique. L’Allemagne est en déficit extérieur, on s’interroge ouvertement: ist Deutschland noch zu retten? (L’Allemagne peut-elle encore être sauvée?). Puis les Français vont beaucoup se tromper. Ils refusent les délocalisations mais, silencieusement, leurs entreprises vont investir et produire ailleurs en masse. Les Allemands, eux, font de la chirurgie. Ils délocalisent les productions à faible valeur ajoutée, se concentrent sur ce qu’ils savent faire et redoublent d’efforts pour mieux exporter. La France a gâché ses atouts. Or, quand ces mouvements sont lancés, ils sont ensuite très longs à corriger. Le drame de l’euro est qu’il a permis aux économies de diverger pendant trop longtemps sans que cela se voie.

– Que doit faire la France dans cette situation?

– Repenser sa politique économique en fonction de sa participation à l’euro. Ce qu’elle n’a pas du tout fait, alors que la monnaie unique a été conçue et voulue à Paris! La France n’est pas crédible sur ses engagements et n’a pas compris – ou voulu comprendre – le changement profond des règles du jeu induit par l’euro. Le pays s’est installé dans le déni et l’on peut craindre, à la lumière des débats hexagonaux actuels, que cela continue. Son grand problème est qu’elle est aujourd’hui divisée sur les affaires européennes, alors que l’Allemagne, en reposant un débat de fond, est en train de se forger une nouvelle unité.

– On pense alors au syndrome japonais: le système bancaire est sauvé, mais, faute de réformes suffisamment profondes, le pays décline…

– En effet. L’Europe a pour l’heure préféré la stratégie japonaise sur les banques. On est resté entre deux, comme en témoigne l’exercice peu convaincant des stress tests de l’été 2010 et de l’été 2011. Le discours officiel parle encore de difficultés temporaires. C’est ce qui s’est passé au Japon au début des années 1990, alors qu’en Suède, pays confronté à la même époque à une grave crise bancaire, le gouvernement avait tranché dans le vif et remis sur pied ce qui pouvait l’être. Les Européens pâtissent, là encore, de leurs demi-mesures. La supervision demeure nationale. La nouvelle Autorité bancaire européenne n’a pas assez de pouvoirs. Les ressources budgétaires pour recapitaliser sont au niveau des Etats. Le risque japonais n’est pas écarté.

– Autre lecture possible: la crise marque définitivement la supériorité des marchés sur les gouvernements. L’euro a-t-il enterré l’Europe politique?

– Non. Si les démons se sont réveillés, ce n’est pas parce que les marchés ont pris le dessus sur les politiques mais parce que, avec l’euro, les politiques croyaient, à tort, avoir mis les marchés à l’écart. Or les tensions sur les marchés obligataires se sont mises, dix ans après, à remplacer les tensions disparues sur le marché des changes. La politique n’a pas perdu sa place. Elle doit seulement être bien plus crédible, plus constante, mieux articulée. Les décisions doivent être mieux calibrées, tomber au bon moment. Les marchés sont une contrainte beaucoup plus forte qu’avant. Pas de doutes là-dessus. Mais ils exigent avant tout de la cohérence. Ce qui n’est plus possible, ou de moins en moins possible, c’est de dire une chose et d’en faire une autre. C’est une défaite de la politique, ça.