Musées insolites (2/3)

La paysannerie, côté technique, s’expose au moulin de Chiblins

Constituées à partir des années 1980 par Victor Bertschi, fondateur aujourd’hui décédé, les collections du Musée romand de la machine agricole mettent en avant les multiples activités techniques autour desquelles s’organisait autrefois la vie rurale

Chaque jeudi jusqu'au 18 juillet, «Le Temps» part à la découverte d'institutions muséales très méconnues en Suisse.

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Pompières et pompiers, héros si admirables

Au premier étage du Musée romand de la machine agricole, dans un coin de la Salle des communes romandes, on trouve deux vitrines installées côte à côte. La première est consacrée aux «appareils et outils de boucherie de campagne», destinés notamment à l’abattage, comme les percuteurs, les maillets et autres outils de découpe. A sa droite, la seconde vitrine renferme, quant à elle, de quoi prodiguer des «soins aux animaux», pinces à cornes, brosses et autres traités vétérinaires.

Voilà posé, dans cette simple juxtaposition, le principe qui gouverne tout le musée: mettre en avant, à partir de près de 2000 items, la culture des machines et outils qui prévaut dans le monde agricole et rural. De quoi dynamiter instantanément les stéréotypes qui collent à ce monde, le pack agriculture-intensive-pesticides-exploitation-animale-éhontée d’un côté, la vision romantique et idéalisée d’une proximité avec une nature aussi belle que pure de l’autre.

Si l’on accepte d’arrêter deux minutes de fantasmer sur la figure du paysan en gardien de Gaia, ou de fulminer, entre deux passages au supermarché, sur l’industrialisation de l’agriculture dont il serait le seul responsable, il faudra en effet reconnaître que la vie agricole est aussi une affaire de technique. Le philosophe Gilbert Simondon l’avait d’ailleurs bien compris, lui qui consacra de nombreuses pages au monde rural et à son rapport culturel à la technicité. Il faut dire qu’il était lui-même issu d’une famille d’agriculteurs.

Culture technique

La visite du Musée romand de la machine agricole n’aura donc probablement pas la même saveur selon qu’on est rural ou citadin. Dans le premier cas, c’est la dimension émotionnelle qui primera, telle odeur, tel outil, telle machine rappelant instantanément une masse de souvenirs, parfois «mauvais» d’ailleurs, comme le souligne en plaisantant Pierre-Alain Humbert, président de la fondation propriétaire des biens et responsable de la gestion du musée. Dans le second cas, c’est certainement la découverte de l’étendue de cette culture technique qui sera le point le plus frappant de la visite.

Le parcours proposé s’organise autour des multiples activités agricoles, sur trois étages. Travail du sol, production de vin, de lait, boucherie, apiculture, exploitation forestière, mais aussi charronnerie, sellerie, ou encore activités domestiques sont abordés, salle après salle, par le biais des machines. Si les tracteurs qui accueillent les visiteurs sont les véhicules les plus célèbres du monde rural – ils sont devenus d’ailleurs des objets de collection au même titre que les voitures de course –, la diversité des dispositifs techniques ici exposés est impressionnante.

Pour les néophytes, la première entrée dans ce formidable spectacle technique ne peut être que d’ordre esthétique. On appréciera la forme d’une arracheuse de betteraves, la taille d’une râpe à chou, la peinture rutilante des tracteurs. Certains artistes, comme le Français Didier Marcel, s’en inspirent encore aujourd’hui. Mais chaque machine possède aussi sa légende, qui renseigne notamment sur sa désignation, et donc sa fonction.

Il y a pourtant fort à parier que dans les presque 75% de citadins qui constituent la population suisse, peu sont capables d’expliquer à quoi sert une cardeuse, une motobineuse, un sertisseur, un rouet ou une fourche à javelle. Et qui pour dessiner une pompe à purin, un râteau à andainer, une herse à prairie?

Dangereux outils

Bien sûr, tous les éléments présentés au musée ont déjà une dimension historique, et ne représentent pas un panorama des techniques agricoles contemporaines – les plus récents ont déjà plus de quarante ans. Mais un des enseignements de la visite est qu’en termes de mécanique «les principes de base n’ont pas beaucoup changé», comme l’explique le président de la fondation.

Si l’on reprend l’exemple des tracteurs, ils sont aujourd’hui dotés de GPS et, comme la plupart des véhicules d’ailleurs, équipés de systèmes de contrôle électronique. Mais leur mode de fonctionnement a finalement très peu varié, depuis l’invention des premiers modèles à la fin du XIXe siècle. Ils polluent simplement moins, car les rendements des moteurs ont été améliorés. La sécurité, elle, a beaucoup progressé, affirme M. Humbert, soulignant que «tous ces outils sont extrêmement dangereux».

Le musée, qui a ouvert en 1991 dans un ancien moulin, fonctionne aujourd’hui sur ses fonds propres, provenant majoritairement des locations d’espace et de services de restauration. Il ne perçoit aucune aide de la commune, du canton ou de la fédération. Il aurait pourtant bien besoin d’un soutien financier pour améliorer la scénographie, les conditions de stockage et de restauration.

Surtout, en ces temps de réflexion accrue sur notre rapport au monde naturel, il semble plus qu’urgent d’acquérir une culture technique des pratiques agricoles. Espérons que Chiblins, et ses fêtes autrefois si populaires, rencontrera bientôt de nouveau l’intérêt des plus jeunes générations.


Pratique

Musée romand de la machine agricole. Moulin de Chiblins, Gingins (VD). Ouvert je, sa et di 14-18h, jusqu'au 31 octobre. Tél. 022 369 33 11 et 077 520 28 22.

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