«Les propos de Jean-Daniel Gerber sont un affront aux familles paysannes. Comment peut-il les traiter de drogués? C'est inadmissible.» Jacques Bourgeois, directeur de l'Union suisse des paysans (USP), est irrité contre un article paru la semaine dernière dans la SonntagsZeitung, dans lequel le directeur du Secrétariat d'Etat à l'Economie (Seco), compare la dépendance paysanne aux subventions à celle des toxicomanes face à la drogue.

Les deux hommes se rencontreront cette semaine pour tenter d'aplanir leur différend, a indiqué Jacques Bourgeois. Il attend «des explications. On va mettre les choses à plat. Le Seco doit aussi défendre les intérêts du secteur agricole, pas seulement ceux de l'industrie et du tertiaire». Les propos du secrétaire d'Etat à l'Economie ont-ils dépassé sa pensée? Reste que le conflit est profond entre le Seco et l'USP. Il est lié au changement de politique du Conseil fédéral dans le cadre des négociations agricoles qui s'amorcent avec l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et l'Union européenne (UE).

Crawford Falconer, président des pourparlers agricoles au sein de l'OMC, présentera de nouvelles propositions cette semaine susceptibles de débloquer le Cycle de Doha. Jean-Daniel Gerber plaide pour des concessions suisses. Il préconise, à court terme, un assouplissement du mandat de négociations du Conseil fédéral sur le dossier agricole, ce qui implique un abaissement plus fort que prévu des droits de douane. «Si la Suisse reste bloquée sur sa position actuelle, elle sera forcée de refuser les résultats des négociations. Ce qui signifie, à terme, un retrait de l'OMC, et une insécurité juridique dangereuse pour l'ensemble de l'économie suisse», explique Jean-Daniel Gerber. Jacques Bourgeois lui reproche de «peindre le diable sur la muraille». Le directeur de l'USP en veut surtout à la diplomatie économique suisse de céder avant d'avoir négocié: «La nuit des longs couteaux n'a pas encore eu lieu. Je ne comprends pas cette volonté d'assouplir le mandat de négociations au détriment de l'agriculture. Le Conseil fédéral change les règles du jeu en cours de route.»

Jean-Daniel Gerber plaide pour une adaptation structurelle rapide de l'agriculture. Il rappelle que le secteur industriel, notamment dans le textile ou l'imprimerie, a aussi subi de profondes restructurations. Les propositions de l'OMC préconisent une baisse moyenne de 54% des droits de douane agricoles. 600 produits sur 1600 seraient plus facilement importables en Suisse. «L'impact serait énorme», proteste Jacques Bourgeois. Selon les calculs de l'USP, le projet d'accord agricole avec l'UE provoquerait un manque à gagner de 1,6 milliard de francs pour l'agriculture. «Je vois mal le parlement compenser cette perte de droits de douane par une augmentation des paiements directs», constate Jacques Bourgeois.

La hausse actuelle des prix agricoles et l'ouverture du marché européen sont des chances à saisir par les agriculteurs suisses. Ce discours, notamment tenu par la conseillère fédérale Doris Leuthard, déplaît au directeur de l'USP. Pour le leader paysan, «les prix agricoles sont très volatils. Rien n'indique qu'ils resteront à un niveau favorable aux exportations suisses. La poudre de lait, par exemple, se vendait 4500 euros la tonne en automne 2007, contre 2200 aujourd'hui.»

Jacques Bourgeois soutient que les inconvénients d'un accord de libre-échange surpassent les avantages. «Seules les denrées à forte valeur ajoutée comme le fromage, les produits laitiers, voire la viande ont des chances sur le marché européen. La Suisse ne sera jamais compétitive dans le domaine des fruits et légumes et des grandes cultures céréalières.»