Libre-échange

Les paysans suisses refusent d’être une monnaie d’échange

Sur la trentaine d’accords bilatéraux que la Suisse a signés à ce jour, elle a pu exclure l’agriculture des marchandages. Désormais, les exportateurs agricoles exigent un accès au marché suisse. Cette évolution façonnera la politique agricole suisse de ces prochaines années. Au grand dam des paysans

Le bras de fer entre l’administration fédérale et les paysans suisses se poursuit. Les deux parties appellent au dialogue, mais elles ne sont visiblement pas sur la même longueur d’onde sur la place que devrait occuper l’agriculture dans l’économie suisse. Pour la Confédération, les accords bilatéraux de libre-échange (ALE) sont une nécessité pour gagner de nouvelles parts des marchés pour les produits industriels. Quitte à ouvrir le marché suisse aux produits agricoles étrangers.

«Pour les paysans, il n’est pas question de donner de chèque en blanc au Conseil fédéral pour faire ce qu’il veut, répond Jacques Bourgeois, directeur de l’Union suisse des paysans (USP). Nous ne sommes pas opposés aux ALE par principe, mais nous voulons qu’ils préservent les intérêts de notre agriculture.»

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Ce climat de méfiance est manifeste depuis la fin de l’année dernière lorsque l’Union européenne (UE) a fait savoir qu’elle était à bout touchant pour conclure un ALE avec le Mercosur. Ce marché commun d’Amérique du Sud qui réunit le Brésil, l’Argentine, le Paraguay et l’Uruguay impose des droits de douane pouvant aller jusqu’à 35% sur les produits industriels à l’importation. En cas d’accord avec l’UE, les exportateurs suisses seront immédiatement désavantagés par rapport à leurs concurrents européens.

L’empressement du Conseil fédéral

D’où l’empressement du Conseil fédéral de conclure aussi un ALE avec le Mercosur. La Suisse, avec les pays de l’Association européenne de libre-échange (Norvège, Islande, Liechtenstein), a ouvert les négociations en 2000, une année après l’UE.

La Suisse a réussi à marginaliser le sujet agricole dans la trentaine d’ALE qu’elle a signés à ce jour. Mais les pays avec lesquels elle négocie aujourd’hui sont des exportateurs agricoles qui réclament un accès à son marché. Puisque l’économie suisse gagne un franc sur deux à l’étranger, Berne se voit dans l’obligation de faire des concessions. En ce qui concerne les pays du Mercosur, ils sont tous des grands exportateurs agricoles de viande (bœuf et poulet), céréales et sucre.

Pour Berne, le moment est propice pour s’entendre avec le Mercosur. «Les nouveaux gouvernements en place, notamment au Brésil et en Argentine, ont une volonté d’ouverture économique et commerciale, explique un négociateur. Il faut profiter de cette fenêtre d’opportunité.» A présent et alors même qu’il est un marché protégé, le Mercosur absorbe des exportations suisses (pharma, chimie, machines-outils) à hauteur de 2,8 milliards de francs par an. Soit plus que l’Inde ou la Turquie (1,5 milliard chacun).

Restructuration et libéralisation

Le Mercosur n’est pas le seul à exiger l’ouverture du marché agricole suisse dans le cadre des négociations des ALE. L’Indonésie, le Vietnam, la Thaïlande et l’Inde présentent la même revendication. «C’est dans ce contexte que l’agriculture suisse est appelée à évoluer», explique notre interlocuteur, qui préfère garder l’anonymat. Il rappelle que la Suisse assure 58% de son approvisionnement alimentaire et qu’elle entend maintenir cette proportion à l’avenir.

Les négociations avec le Mercosur coïncident avec les débats sur la Politique agricole suisse 2019-2022, qui sont actuellement en préparation. Dans un rapport intérimaire présenté à la fin de l’année dernière, le Conseil fédéral a donné le ton. Il a appelé à une profonde restructuration et à une libéralisation du marché intérieur. Par le démantèlement des droits de douane à l’importation, notamment. «Ce n’est même pas une base de discussion, dénonce Jacques Bourgeois. Concrètement, le rapport signifie, pour chaque exploitation, une baisse de revenu de 1000 francs par mois.»

Il faut que l’administration fédérale joue cartes sur table

Fixer la ligne rouge

Le président de l’USP fait encore ressortir qu’il a demandé une rencontre avec l’Office fédéral de l’agriculture, mais qu’il attend toujours une réponse. «Il faut que l’administration fédérale joue cartes sur table afin que nous puissions définir la marge de manœuvre et fixer la ligne rouge à ne pas dépasser.»

Et encore: A qui profite l’accord de libre-échange avec le Mercosur?

Cet appel a été apparemment entendu. Le Département de l’économie s’apprête à rencontrer les représentants de l’agriculture suisse ces prochains jours. Par ailleurs, lors d’une rencontre avec des parlementaires mercredi dernier, le conseiller fédéral chargé de l’Economie, Johann Schneider-Ammann, a assuré que les exigences en matière d’accès au marché suisse pour la viande de bœuf dans le cadre d’un éventuel accord avec le Mercosur seraient supportables pour les éleveurs suisses. Cette explication aurait été bien accueillie par la direction de l’USP.

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