Grands exportateurs vers le Royaume-Uni, de taille moyenne et dotés d’une importante infrastructure portuaire, les Pays-Bas sont l’un des Etats membres de l’Union européenne (UE) susceptibles de souffrir du Brexit si d’aventure celui-ci se soldait, à la fin d’octobre, par un désaccord complet avec l’UE. Le Bureau central du plan néerlandais estime qu’il pourrait coûter, à moyen terme, au moins 10 milliards d’euros au pays, soit 1,2% de son produit intérieur brut.

Dans l’immédiat, cependant, une certaine euphorie gagne les autorités. En effet, l’Agence pour l’investissement étranger (NFIA) note que 98 entreprises établies en Grande-Bretagne ont décidé de déménager vers les Pays-Bas, et que 325 autres pourraient les imiter en cas d’absence d’accord avec l’Union.

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Celles qui ont déjà déplacé leur siège ou la totalité de leurs activités sont principalement issues des secteurs de la finance, du marketing, des technologies de l’information, des biotechnologies et des médias. La plupart des sociétés concernées refusent de communiquer sur cette délocalisation, censée préserver leur accès aux marchés européens, souligne Michiel Bakhuizen, porte-parole de la NFIA. A l’évidence, elles souhaitent protéger leurs intérêts actuels outre-Manche.

Confirmation publique

Quelques-unes ont toutefois confirmé publiquement leur décision. Ainsi de Bloomberg, spécialisé dans les services aux professionnels des marchés financiers et dans l’information économique et financière, de Discovery Inc., propriétaire, notamment, d’Eurosport et leader mondial des chaînes thématiques, mais aussi de MarketAxess, société de technologie financière et plateforme de négociation électronique pour les obligations, de l’assureur maritime UK P&I ou encore de la banque Norinchukin, l’un des plus gros investisseurs institutionnels japonais, avec un portefeuille d’environ 360 milliards d’euros.

Mitsubishi UFJ Financial Group, avec ses près de 1100 milliards d’euros de dépôt, a pris une décision identique. Les géants nippons de l’électronique Sony et Panasonic avaient été parmi les premiers à annoncer le transfert de leur siège après le référendum du 23 juin 2016 et la victoire surprise du «Leave» (le camp pro-Brexit).

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«Le rythme des appels s’accélère»

Selon les responsables néerlandais, d’autres firmes, américaines, australiennes, asiatiques et britanniques, toutes inquiètes des conséquences d’un divorce sans accord, ont pris langue avec les autorités des Pays-Bas. Nombre d’entre elles évoquent désormais «des raisons urgentes» et souhaitent poursuivre leurs activités en Europe. Des entreprises de médias entendent conserver leurs droits de diffusion sur le Vieux-Continent, et des banques espèrent continuer à détenir des licences pour pouvoir servir leurs clients européens, sans toutefois envisager un déménagement complet de leur quartier général londonien, qui continuera à gérer leurs activités sur le marché britannique.

Une délocalisation signifie, pour les groupes concernés, un accès à un bassin plus vaste de main-d’œuvre et aux subventions à l’innovation

«Comme les chances d’un accord s’amenuisent, le rythme des appels qui nous sont adressés s’accélère», commente la NFIA, qui met en avant la proximité géographique des Pays-Bas, la bonne infrastructure (notamment numérique) du royaume, et le fait que presque tout le monde y parle couramment l’anglais. Le mode de vie des Néerlandais est également assez proche de celui des Britanniques, et le pays compte de nombreuses écoles internationales. De surcroît, celui-ci réserve un traitement fiscal très favorable aux entreprises qui choisissent de s’y établir, comme l’ont démontré – et, dans certains cas, dénoncé – les services de la concurrence de la Commission de Bruxelles.

Une délocalisation signifie aussi, pour les groupes concernés, un accès à un bassin plus vaste de main-d’œuvre et aux subventions à l’innovation qu’octroient les autorités nationales, régionales et européennes. Dernière raison évoquée par des entreprises désireuses de quitter les rivages britanniques: elles veulent éviter les difficultés, et l’embarras, que créera à coup sûr un «Brexit dur» aux frontières.

Crise ouverte

Ce ne sont pas les propos récents du gouvernement conservateur de Boris Johnson qui vont les rassurer. Le 20 août, il a fait savoir qu’il mettrait fin «immédiatement» à la libre circulation des personnes en cas de Brexit sans accord le 31 octobre. Ce serait un pas de plus vers une crise ouverte avec les Européens, alors que Theresa May, à laquelle Boris Johnson a succédé le 24 juillet, prévoyait une période de transition, même en cas de «no deal». Elle devait permettre aux citoyens de l’UE de se rendre au Royaume-Uni, d’y travailler ou d’y étudier sans démarches particulières.

Les premières entreprises, installées en grande majorité à Amsterdam et dans sa banlieue, ainsi qu’à Rotterdam, auraient entraîné la création de 2500 emplois et généré des investissements de l’ordre de 300 millions d’euros. Le déménagement, de Londres vers Amsterdam, de l’Agence européenne du médicament et de ses 900 collaborateurs a été un autre argument bénéfique pour des autorités désireuses de séduire des multinationales.


Paris toujours en tête sur les transferts d’emplois financiers

Mois après mois, le cabinet de conseil en stratégie Sia Partners épluche les déclarations des banques internationales et les profils LinkedIn afin de quantifier les transferts d’emplois réalisés ou à venir pour cause de Brexit. «Paris reste en tête, mais le nombre d’opérateurs qui devraient quitter Londres a chuté», souligne Fabien Zaveroni, directeur chez Sia Partners.

Selon les pointages au mercredi 28 août, 30 banques d’investissement ont annoncé la relocalisation vers l’Europe continentale (ou l’Irlande) de 3126 emplois, dont 1852 vers Paris (contre 1348 vers sa rivale Francfort). Cela représente 3% de leurs effectifs londoniens contre 10% attendus en 2017. Un paradoxe, car le Brexit n’a jamais paru aussi sûr. «Les banques ont engagé ces derniers mois d’importantes restructurations. Des emplois ont été supprimés à Londres qui ne seront pas recréés ailleurs en Europe», analyse Fabien Zaveroni.